Penser l’école en 2040 : comment adapter les pratiques pédagogiques et la formation des enseignants ?
« Penser l’école en 2040 : enjeux et conséquences pour la formation des enseignants ». Tel était le sujet abordé par Campus Matin en partenariat avec le Réseau des Inspé à l’occasion d’un webinaire organisé le 25 mars 2026. Retour sur les principales prises de parole.
Cycle : Campus Matin
« En 2040, j’ai l’intime conviction que l’école continuera à jouer un rôle crucial dans la société », déclare François de Jouvenel, directeur de Futuribles International. Il évoque aussi « un sentiment d’urgence car si l’on veut que l’école de 2040 soit adaptée et réponde aux défis qui sont les siens, il faut s’y prendre dès maintenant ».
Selon lui, faire de la prospective sur l’école en 2040 est important pour réfléchir aux différentes options possibles, de manière participative, sur des points tels que :
- les compétences et connaissances qui seront nécessaires demain ;
- les qualités humaines que l’on souhaite cultiver pour la société de demain ;
- les modalités d’apprentissage ;
- comment faire pour que les enseignants soient compétents, épanouis, puissent se réorienter si besoin ;
- comment attirer dans l’enseignement des secondes parties de carrières ;
- les bâtiments scolaires.
Cela se fera en fonction de choix « à différentes échelles : au niveau national et budgétaire, mais aussi à l’échelle des académies, des établissements, des classes… partout où il y a de la liberté d’action et des marges de manœuvre », précise-t-il. Mais pour lui, il faut sortir du « mythe paralysant » selon lequel l’école doit résoudre tous les problèmes de la société.
Se projeter politiquement pour sortir de la réforme à l’emporte-pièce
Pour Johanna Barasz, adjointe au directeur du département « Société et politiques sociales » du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, « penser l’école ensemble en 2040, cela doit aussi être une manière de se projeter politiquement dans ce que doivent être les réformes structurantes et structurelles de ce système scolaire dans les années qui s’ouvrent […] pour sortir de la réforme à l’emporte-pièce annuelle ».
« De très nombreuses transformations sont à venir et pas seulement sur le plan démographique, elles vont également concerner la manière d’exercer le métier d’enseignant », rebondit Sébastien Jakubowski, directeur de l’Inspé de Lille, pour qui « la possibilité d’être enseignant toute sa vie ne sera plus nécessairement aussi importante qu’elle ne l’est aujourd’hui ».
« D’un point de vue pédagogique, des évolutions majeures interviendront, si on veut prendre en compte l’évolution de la sociologie et des attentes des élèves et de nos étudiants », ajoute-t-il.
Quatre enjeux pour la formation des enseignants
Sébastien Jakubowski identifie « quatre enjeux pour la formation des enseignants nous conduisant dans cette réflexion prospective vers 2040 » :
- la baisse probable des recrutements enseignants qui demandera aux Inspé de « davantage diversifier leurs offres de formation » y compris à destination de professionnels d’autres secteurs d’activité ;
- intégrer l’ensemble des nouveaux enjeux éducatifs et sociaux dans les programmes de formation actuels et futurs (IA, relations avec élèves et familles, sécurité, nouvelles manières d’exercer le métier d’enseignant) ;
- l’hybridation et la mixité entre les métiers avec aussi « un travail à mener sur l’attractivité et la reconnaissance » ;
- les recherches en éducation « en les connectant avec l’aide à la décision publique éducative ».
Pour Johanna Barasz, « la crise d’attractivité, de vocations, que connaît le monde enseignant est structurelle et donc elle engage les 20 prochaines années qui sont devant nous ».
« Les différents pans de l’éducation — parentale, scolaire, associative — fonctionnent en silos, avec très peu de communication, si ce n’est des critiques réciproques », rebondit Laurent Reynaud, co‑auteur de Et si on imaginait l’école de demain ? et enseignant de SVT en lycée.
« Voilà pourquoi dans mon école on essaye de travailler avec des associations extérieures. Ainsi dans nos bulletins scolaires, des responsables d’associations, par exemple sportives, donnent des éléments sur les élèves. »
Le contexte démographique
François de Jouvenel indique que selon l’Institut des politiques publiques, on peut s’attendre à une baisse des effectifs dans le primaire d’environ 20 % entre 2025 et 2035. Selon lui, cela peut être vu comme une chance pour les budgets publics en réduisant de 50 000 le nombre d’enseignants, soit 3 Md€ par an d’économies, ou au contraire, une possibilité d’améliorer la performance scolaire… et in fine les salaires, la productivité et les recettes fiscales.
Dans le même temps, « plus de 30 % des enseignants vont partir à la retraite d’ici à 2035. Et d’ici à 2040, on table sur le départ de 500 000 enseignants, c’est énorme ! », ajoute Johanna Barasz.
« On a donc un énorme défi devant nous, malgré la baisse à prévoir des élèves sur laquelle on ne peut pas compter pour résoudre les difficultés de recrutement et recréer un équilibre entre besoins en enseignants et nombre d’élèves ».
Elle évoque aussi la progression des démissions, « un phénomène pas si marginal que cela : 15 % des départs d’enseignants par an sont en réalité des démissions, ça n’est pas du tout négligeable ». À cela s’ajoute déjà « un tassement des effectifs d’étudiants dans des cursus pouvant conduire au métier de professeur des écoles ».
Remettre l’imagination au pouvoir
« On est parfois pris dans une cadence infernale de réformes, de mesures administratives, etc., qui nous empêche un peu de faire notre travail, c’est-à-dire d’imaginer la classe, ce que ça pourrait être pour chaque élève. Donc c’est une sorte d’imagination confisquée […], cela épuise », lance Laurent Reynaud.
L’enseignant en SVT propose la piste de « coformations d’une demi-journée entre chaque période de vacances où les enseignants d’un territoire se réunissent pour mutualiser leurs pratiques, leurs dilemmes professionnels, leurs réflexions, leurs recherches, leurs lectures, etc. »
Mais cela nécessiterait de pouvoir le faire sur du temps de travail : « il faudrait reconnaître ce temps de formation comme du temps de travail effectif des enseignants. Malheureusement, la formation est de plus en plus vue comme quelque chose d’annexe ». Il milite aussi pour une gouvernance de l’école « plus démocratique qui s’attelle à mettre en en permanence en chantier, en débat, les finalités de l’école ».
Pour lui, il faut aussi que les formations portent sur « la compétence d’imagination, aux valeurs et aux finalités, à ce que l’on veut pour l’école de demain, et pas uniquement aux outils et aux apports de la recherche ».
« L’école sera centrale dans la capacité à traverser les grandes transitions : environnementale, numérique, démographique. Et nous avons une vraie fenêtre d’opportunité de se redonner du pouvoir de création et d’imagination pour ce qu’on veut pour ce système scolaire dans les années qui s’ouvrent », conclut Johanna Barasz.