Chroniques universitaires-Le doctorat entre en scène : raconter la recherche pour la rendre partageable
Chaque printemps, les doctorantes et doctorants sortent de l’ombre. Concours, formats courts, plateformes nationales : la recherche se raconte autrement. Derrière cette mise en visibilité, c’est tout un écosystème universitaire qui s’active pour accompagner celles et ceux qui fabriquent la connaissance, et la rendre accessible au plus grand nombre. Décryptage de Joanna Robic, cheffe de projets communication à l’Université de Rennes et présidente de Comosup, l’association des responsables communication des universités. Cet article s’inscrit dans notre nouvelle série mensuelle “Chroniques universitaires”, en partenariat avec Comosup.
Dans l’amphithéâtre, le silence se fait. Trois minutes. Une diapositive. Et une thèse entière à faire tenir dans ce temps suspendu. Depuis plus de dix ans, le concours « Ma thèse en 180 secondes » s’est installé comme un rendez-vous emblématique du printemps universitaire. Chaque année, des centaines de doctorants s’y prêtent, apprenant à dire leur sujet « en termes simples » à un public non spécialiste.
L’exercice a essaimé bien au-delà : formats performatifs comme Dance your PhD, initiatives plus inattendues comme Bake your PhD en Irlande… Partout, une même idée circule : la recherche ne se contente plus de se produire, elle se raconte. Et parfois, elle se met en scène.
Derrière la prise de parole : un travail collectif
Mais la scène ne dit pas tout. En amont, un patient travail collectif s’organise. Dans les écoles doctorales, les ateliers de vulgarisation se multiplient. Les services communication accompagnent, conseillent, entraînent. Les laboratoires ouvrent leurs portes à d’autres formes de restitution.
Un doctorant ne parle jamais seul : il porte un projet scientifique, mais aussi un environnement. Encadrants, ingénieurs, communicants, responsables de formation contribuent à rendre audible une recherche souvent complexe. Ce travail invisible structure peu à peu une compétence devenue essentielle : savoir expliquer.
Dire simplement des sujets complexes : un paradoxe formateur
Pour les doctorantes et doctorants, l’exercice est exigeant. Résumer trois années de recherche en quelques minutes impose de faire des choix, de renoncer au détail, de chercher des images justes.
Ce paradoxe - rendre accessible une recherche de pointe - devient un levier. Certains y découvrent une nouvelle manière de penser leur propre travail, d’autres y trouvent une voie vers la médiation scientifique. Comme le confie une participante, l’expérience peut « débloquer quelque chose » dans le rapport à la transmission. Mais l’exercice n’est pas sans tension : simplifier sans trahir, capter l’attention sans caricaturer.
Nouveaux formats, nouveaux publics
Au-delà des concours, les formats se diversifient. Sur Instagram, des comptes de doctorants racontent le quotidien de la thèse, ses doutes comme ses avancées. Sur TikTok, certaines universités expérimentent des vidéos très courtes où les sujets de recherche se condensent en quelques secondes.
Ailleurs, ce sont des podcasts, des bandes dessinées ou des séries vidéo qui émergent. À Bordeaux, des doctorants prennent le micro pour expliquer leurs travaux ; à Tours, ils passent par le dessin.
Ces formats déplacent la rencontre avec la science. Ils touchent des publics éloignés, parfois familiaux, souvent non spécialistes. Ils contribuent à faire exister la recherche hors de ses lieux traditionnels.
Structurer et rendre visible : une stratégie en construction
Dans ce paysage foisonnant, l’État cherche à donner de la cohérence. Le lancement de la plateforme doctorat.gouv.fr s’inscrit dans cette volonté : mieux orienter, mieux accompagner, mieux faire connaître le doctorat.
L’enjeu est double : renforcer l’attractivité de ce diplôme encore mal compris, et rendre lisibles des parcours souvent perçus comme incertains. En filigrane, il s’agit aussi de repositionner le doctorat dans la société, comme une formation à et par la recherche, mais aussi comme une expérience professionnelle.
Entre valorisation et mise en spectacle : une tension persistante
Cette mise en récit du doctorat ne fait toutefois pas consensus. Le succès de « Ma thèse en 180 secondes » s’accompagne de critiques. Certains chercheurs dénoncent une « distorsion communicationnelle », faite d’« omission et exagération ».
D’autres pointent le risque d’une science transformée en spectacle, où la performance primerait sur la rigueur. La forme compétitive du concours interroge également : peut-on vraiment comparer des recherches aussi différentes en quelques minutes ?
Ces critiques ne disqualifient pas les dispositifs, mais elles rappellent une tension constitutive : rendre visible sans simplifier à outrance, partager sans déformer.
Ambassadorat : porter la voix du doctorat
Au-delà des formats, ce sont surtout des visages qui émergent. Doctorants et jeunes docteurs deviennent peu à peu des ambassadeurs. Ils interviennent dans des lycées, participent à des événements, témoignent de leurs parcours.
Associations de doctorants, collectifs informels, initiatives locales : la parole circule. Elle relie les territoires, les disciplines, les générations. Elle contribue à donner une image plus incarnée, plus accessible du doctorat.
Raconter pour relier
En observant ces scènes, ces ateliers, ces formats multiples, une constante apparaît : rien ne tient sans circulation. Circulation des savoirs, des récits, des expériences.
Raconter la recherche, ce n’est pas seulement la rendre visible. C’est créer des liens entre celles et ceux qui la produisent, ceux qui l’accompagnent et ceux à qui elle s’adresse.
À mesure que les doctorants apprennent à raconter leurs travaux, c’est peut-être l’université elle-même qui apprend à mieux se raconter.
Chroniques universitaires
Cet article s’inscrit dans la nouvelle série mensuelle “Chroniques universitaires” qui propose de raconter l’université au fil des saisons, à travers celles et ceux qui la font vivre au quotidien.
Chaque chronique s’attache à un sujet structurant de la vie universitaire (orientation, égalité, doctorat, rentrée, international, réussite étudiante, science ouverte…), sans nécessairement s’appuyer sur un événement précis. L’objectif est de donner à voir les dynamiques humaines, professionnelles et collectives à l’œuvre dans les universités.
Le point de vue est porté par un professionnel de la communication, non comme expert mis en avant, mais comme observateur privilégié, capable de relier les acteurs, les missions et les temporalités.