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Comment évolue la place des femmes dans la production scientifique ?

Par Théo Haberbusch | le | Management

La part de femmes parmi les auteurs de publications scientifiques progresse ces dernières années, en France et dans l’Union européenne. Mais l’ensemble de l’activité de recherche est marqué par des inégalités entre hommes et femmes. Et aucune solution globale ne semble se dégager parmi les chercheurs pour changer la donne.

Campus Matin fait le point avec  Stéphane Berghmans, vice-président relations académiques d’Elsevier, qui a dévoilé une grande enquête sur le sujet en mars 2020, juste avant le confinement.

Comment évolue la place des femmes dans la production scientifique ?
Comment évolue la place des femmes dans la production scientifique ?

D’abord une bonne nouvelle ! Les femmes représentent la plus grande proportion des diplômés des disciplines dites « Stem » (science, technologie, ingénierie, mathématiques et médecine). Et les efforts sont nombreux pour améliorer leur participation dans la recherche et pour inclure les thématiques liées au genre dans les travaux scientifiques. 

Néanmoins, quand on se plonge dans l’activité scientifique, de nombreuses inégalités se font jour. Une étude menée sur le « gender gap » et publiée en mars 2020 permet de voir évoluer les écarts entre les sexes au sein des laboratoires de recherche. Conduite par Elsevier, maison d’édition devenue spécialiste de l’information scientifique, cette analyse se penche sur la participation à la recherche et la progression de carrière des chercheurs au sein de l’Union européenne et dans 15 pays hors UE.

Comment évolue la participation des femmes dans la science ? 

« Le rapport des auteurs femme/homme est le plus bas dans le domaine de la physique »
« Le rapport des auteurs femme/homme est le plus bas dans le domaine de la physique »

Dans les 15 pays étudiés incluant la France, le rapport hommes-femmes dans les auteurs de publications est plus proche de la parité qu’il ne l’a jamais été, avec 39 % de femmes de 2014 à 2018 contre 33 % de 1999 à 2003.  « C’est donc une bonne nouvelle ! », commente Stéphane Berghmans, vice-président relations académiques d’Elsevier*.

Cependant, les hommes sont plus représentés dans les auteurs avec une longue histoire de publication d’articles (donc dans les auteurs plus seniors) tandis que les femmes sont plus représentées dans les auteurs avec une courte histoire de publications (les plus juniors). 

De même, les hommes sont plus nombreux que les femmes parmi les derniers auteurs et les auteurs correspondants, deux signes de séniorité dans la plupart des domaines scientifiques.

L’analyse par discipline est aussi éclairante : 

« Dans la plupart des pays analysés, le rapport des auteurs femme/homme est le plus bas dans le domaine de la physique (par exemple 22 % de femmes seulement en physique en France) et le plus haut dans les sciences de la vie et de la santé (plus de 50 % de femmes en France) », compare Stéphane Berghmans.

Les domaines de l’infirmerie et de la psychologie sont les seuls où il y a plus de femmes que d’hommes auteurs.

D’autres volets de l’activité scientifique doivent aussi être observés, comme le dépôt de brevet, où la proportion de femmes parmi les auteurs est très faible. 

L’Argentine championne de la parité dans les publications !

L'Argentine est le pays étudié le plus proche de la parité entre les sexes en ce qui concerne les auteurs de publications scientifiques, avec 51 % de femmes parmi eux, entre 2014 et 2018. C’est aussi le pays où cette part a le moins progressé entre 1999-2003 et 2014-2018, d’après l'étude l’Elsevier : +4,5 points.

Au contraire, le Japon est le pays présentant la plus faible féminisation des auteurs de publications scientifiques, entre 2014 et 2018. Cette part avait augmenté de +5,1 points entre 1999-2003 et 2014-2018.

Les plus fortes augmentations de la part de femmes dans les auteurs de publications au cours de la période étudiée se trouvent en Allemagne (+11,5 points), et au Canada (+10,1 points).

Quant à la France, avec 38,9 % de femmes parmi les auteurs de publications scientifiques en 2014-2018, elle se situe juste au-dessus de la moyenne de l’UE (38,5 %). Son avance par rapport à la moyenne européenne a diminué : en 1999-2003, le taux de féminisation en France était de 32,8 %, contre 29,3 % en moyenne dans l’UE.

L’empreinte des femmes dans la recherche

« Dans tous les pays étudiés, en moyenne, les femmes auteures publient moins d’articles que les hommes, quelle que soit leur position d’auteur. La plus petite différence est observée parmi les premiers auteurs (plus junior) et la plus grande est observée parmi l’ensemble des auteurs », pointe aussi Stéphane Berghmans.

Les hommes ont tendance à soumettre plus de brevets que les femmes

L’étude suggère également des biais dans les habitudes de citation, puisque l’indicateur de mesure d’impact normalisé par domaine élaboré par Elsevier, le FWCI, est supérieur pour les hommes que pour les femmes.

A noter aussi que, parmi les inventeurs, les hommes ont tendance à soumettre plus de brevets que les femmes.

Carrières, mobilité et réseaux

Pour ce qui est de la carrière et de la mobilité scientifique des femmes, de 2009 (année de première publication) à 2018, le nombre de femmes diminue plus que celui des hommes.

Dans la durée, le pourcentage de femmes continuant à publier est donc plus faible que le pourcentage d’hommes continuant à publier sur cette période. Dit autrement, les carrières académiques s’effacent au fil du temps.

« Le pourcentage de femmes publiant internationalement, c’est-à-dire avec des auteurs en dehors de leur propre pays, est aussi plus faible que le pourcentage d’hommes publiant internationalement », souligne Stéphane Berghmans

Enfin, les réseaux de collaboration scientifique sont défavorables aux femmes. Les hommes tendent ainsi à avoir plus de co-auteurs que les femmes et davantage pour les auteurs seniors qui publient depuis plus longtemps.

Par contre, les femmes et les hommes sont assez similaires quant à leurs connexions dans leurs réseaux de collaboration. « Les femmes et les hommes sont par exemple fort semblables pour ce qui est de leurs collaborateurs internationaux, sauf dans l’Union européenne où, de manière intéressante, les hommes semblent avoir plus de connexions internationales que les femmes », détaille Stéphane Berghmans.

Dans tous les pays étudiés, les scientifiques ont tendance à privilégier les collaborations avec des auteurs du même genre. 

« Pas de consensus sur les solutions »

Pour la première fois, Elsevier a mené une étude qualitative en plus des éléments quantitatifs. 423 chercheurs se sont prêtés au jeu et 25 ont répondu à un entretien approfondi. Les résultats obtenus sont très divergents, selon Stéphane Berghmans. 

« Il existe deux opinions opposées sur les causes du déséquilibre du genre et des inégalités dans le domaine académique : les uns le lient à l’attitude et au niveau d’ambition des femmes ; les autres aux biais inconscients, systémiques et culturels contre les femmes. »

De fait, « l’attitude des chercheurs par rapport à la diversité et à l’égalité des genres varie fortement entre les hommes et les femmes. Ces différences sont liées soit à l’importance donnée à l’équilibre du genre, soit à leur impression de l’égalité des genres dans le système ».

En conséquence, difficile de dégager des solutions qui feraient l’unanimité. Les suggestions que font les chercheurs pour augmenter l’équilibrent dans le genre dans la recherche, reflètent bien sûr leur perception de ses causes. Celles-ci visent soit à augmenter l’assurance et la confiance en soi des femmes ou alors à changer la culture dominée par les hommes et diminuer le biais inconscient.

« Plus de recherche serait nécessaire pour mieux comprendre premièrement, l’indifférence sur le sujet de l’égalité du genre chez certains groupes de chercheurs ; et deuxièmement, l’attitude négative de certains hommes chercheurs sur les interventions actuelles qu’ils perçoivent comme discriminatoires pour les hommes », conclut Stéphane Berghmans

La parité dans la recherche : que disent les chiffres officiels ?

Parmi l’ensemble du personnel de recherche et développement expérimental, 199 800 sont des femmes, soit un pourcentage de femmes de 32,3 %, indique la dernière édition de l’Etat de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans sa fiche sur la parité

Leur représentation est meilleure dans les administrations, organismes publics, établissements d’enseignement supérieur et de recherche et institutions sans but lucratif (47 %) que dans les entreprises (23,2 %).

Les femmes sont proportionnellement moins nombreuses dans le métier de chercheur (28,3 %) que dans les professions de soutien à la recherche (40,5 %). 

Lien(s)/contact(s)

* Il deviendra directeur recherche et innovation de l’Association européenne des universités (EUA) en septembre 2020. 

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