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5 conseils d’une spécialiste des missions spatiales pour bien vivre le confinement et le télétravail

Par Marc Guiraud | le |  Management

Stéphanie Lizy-Destrez, enseignante-chercheuse à l’Isae-Supaero, spécialiste du confinement en mission spatiale, formule 5 recommandations sur le sujet.

Station spatiale internationale
Station spatiale internationale

1) Organiser ses journées

Stéphanie Lizy-Destrez
Stéphanie Lizy-Destrez

Les journées doivent être organisées et pleines. Il faut s’occuper avec des choses qui ont du sens. C’est important de pouvoir travailler, apprendre, concevoir ou s’occuper des gens autour de nous.

La journée doit être équilibrée : il faut se préparer, comme si on allait travailler, et il faut manger équilibré, à heures régulières.

Il faut impérativement conserver ses activités. J’avais des cours de danse avec mes amis, je danse maintenant avec eux, à distance, via internet.

2) Communiquer

Si l’on n’est pas seul, il faut beaucoup communiquer avec les gens avec qui on cohabite, avec sa famille et ses amis. Mais il faut aussi se préserver des moments à soi. Chacun doit pouvoir s’isoler, malgré la promiscuité, et ne pas être dérangé lorsqu’il choisit de le faire.

Il faut privilégier les relations avec ses colocataires ou avec la famille, autour d’un repas, devant la télévision, ou avec un jeu de société, par exemple. Il faut aussi réussir à réinventer nos activités, hors du virtuel : lecture, photographie, musique…

3) Entretenir des relations à distance

Il faut s’impliquer dans les relations à distance. Dans les différentes visioconférences que j’ai pu faire, beaucoup de gens, sous prétexte de mauvais débit, par exemple, ne sont pas à l’image. Pourtant, c’est très important.

Une relation sociale, c’est certes compliqué à l’image, mais c’est important pour les autres de voir notre environnement, et tout ce qui passe par le non-verbal. Il n’y a pas que la communication, il y a aussi la gestuelle qui est importante.

4) Déconnecter et décompresser

Il faut définir une heure où l’on arrête sa journée de travail. Il faut vraiment être vigilant. Dans notre société, on ne lâche jamais son téléphone. On a des notifications jour et nuit, des mails, toutes sortes de messages, et ça n’est pas bon.

5) Faire du sport

Dans les missions spatiales, les programmes sportifs sont prévus par les médecins. Ils contiennent notamment du cardio et de la musculation avec des poids ou des rameurs. C’est plus difficile pour nous autres.

Pour ceux qui ont un jardin, c’est plus simple. Pour les autres, il faut essayer de bouger quand même, car le sport a un impact sur la condition psychologique et cognitive. Plein de chaînes donnent libre accès à leurs cours de yoga ou de fitness, par exemple.

C’est aussi l’occasion de s’essayer à de nouvelles activités. Mes étudiants font séparément un footing dans leur campus par exemple, dans l’heure de sortie qui leur est autorisée.

Les trois phases du confinement

« Pendant les expériences Téléop, nous avons observé trois phases dans le cadre d’un confinement à durée déterminée », indique Stéphanie Lizy-Destrez :

  • « Au début, les spationautes sont très motivés, c’est un changement de vie, l’objectif donné les motive, et tout se passe bien.
  • Ensuite, il y a une phase difficile, de tension entre les colocataires, ou avec le centre de contrôle. Les spationautes font part de moins de concentration, de plus d’erreurs, et leur sommeil est impacté.
  • Enfin, la motivation revient. Ils savent que le plus dur est passé, que la mission est presque accomplie. Il y a un espoir de sortie, de liberté, et donc un regain de performance. »

L’expérience Téléop

« Téléop permet de savoir si, au bout d’un temps donné, l'équipage d’un voyage spatial a toutes les performances requises pour des opérations délicates : opérer un Rover d’exploration, déployer une base, rejoindre le cargo de ravitaillement… », indique Stéphanie Lizy-Destrez.

L’expérience a été réalisée plusieurs fois en 2019, notamment au sein de la “Mars Desert Research Station“ (Utah, Etats-Unis), de la base Lunares (Pologne), et lors de la campagne de simulation lunaire Sirius-19 (Russie).

Par ailleurs, l’Isae-Supaero a été de nouveau sélectionné pour la prochaine campagne spatiale russe, en 2020.

Une nouvelle expérience depuis le confinement lié au Covid-19

« Depuis le début du confinement, nos étudiants sont confinés dans leur campus, dans des chambres de 12 m². C’est une expérience proche des confinements analogues, nous avons simplement adapté le processus expérimental », déclare Stéphanie Lizy-Destrez.

« Chacun a besoin d’un but, dans un confinement. Faire participer les étudiants à l’expérience donne du sens à ce qu’ils sont en train de vivre. Il est difficile de les équiper d’ordinateurs, donc nous avons simplifié les tâches, mais l'évolution des performances est toujours mesurée. »

« Les étudiants tiennent un journal de bord, dans lequel ils indiquent, entre autres :

  • à quelle heure ils se sont couchés ou réveillés ;
  • à quelle heure ils ont pris un repas ;
  • leur nombre de pas ;
  • leur nombre d’interactions sociales. »

« Habituellement, nous nous concentrons sur des équipages de six personnes, ce qui est une population relativement faible. Cette fois, c’est 80 participants. Par ailleurs, les missions auxquelles nous avons participé avaient une durée fixe : or, cette fois, il y a de l’incertitude. Cela rajoute des paramètres que nous n’avons jamais pu étudier », conclut Stéphanie Lizy-Destrez.

D’autres études sur le confinement voient le jour

• L’UMR “Environnement, ville et société”, de l’Université Lyon 3 et du CNRS a publié un questionnaire d’enquête sur le confinement et ses effets, le 22/03/2020. Élaboré par Lise Bourdeau-Lepage, professeure des universités en géographie, il vise à « évaluer les principaux changements qui ont pu s’opérer dans le quotidien au cours du confinement », indique le laboratoire.

• Un questionnaire a également été publié par le Laboratoire de psychologie des Pays de la Loire (Nantes-Angers) « pour en comprendre les conséquences psychologiques et l’évolution au cours des 12 prochaines semaines », selon le laboratoire.

• À Nancy, Tamara Leonova, enseignante-chercheuse en psychologie sociale expérimentale à l’Université de Lorraine, propose la tenue d’un journal de bord à ses étudiants et au grand public. « Nous n’avons à ce jour pas beaucoup de connaissances sur l’isolement social », indique-t-elle à l’Est Républicain le 26/03/2020.

• En parallèle, une équipe internationale de chercheurs provenant de 12 institutions, dont Harvard et Cambridge, a également établi un questionnaire s’intéressant aux comportements des citoyens face à l'épidémie. « Il n’y a jamais eu d'étude sur la manière dont les individus perçoivent la situation et comment ils se comportent en réponse », indique le questionnaire.

Lien(s)/contact(s)

Elle travaille conjointement avec l'équipe « facteurs humains » de l’Isae-Supaero sur l’expérience Téléop, qui mesure l’impact du confinement et de l’isolement des équipages pendant les missions de longue durée dans l’espace.

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