Vie des campus

[Replay] Le réseau alumni plus que jamais au cœur des levées de fonds

Par Marine Dessaux | le | Relations extérieures

Alors qu’aux États-Unis, le développement du réseau alumni dans les universités et écoles est une pratique bien installée, en France, les établissements du supérieur ont commencé à se saisir de la question plus récemment. Alors que la crise sanitaire provoque bien des changements, quels bouleversements a-t-on observé dans les relations alumni en lien avec les levées de fonds de part et d’autre de l’Atlantique ?

C’est pour répondre à ces question que Gilles Bousquet et Bernard Belloc, auteurs de L’expérience alumni : regards franco-américains (2020), ont décidé de mener un webinaire, en partenariat avec Campus Matin.

Différents niveaux de développement des réseaux alumni, en France et outre-Atlantique

Sorbonne Université et le lancement tout récent d’une stratégie envers les alumni, l’Université de Strasbourg, pionnière dans ce domaine en France, le campus canadien de Skema, qui fédère ses anciens depuis sa création et l’Université de Madison, au Wisconsin, qui possède - à l’instar de son pays - une forte culture du réseautage : le webinaire Campus Matin du 18 mai 2021 rassemblait des professionnels d’établissements aux cultures diverses, qui ont tous vu leur activité bouleversée par la crise sanitaire.

À Sorbonne Université, une équipe relation des alumni qui se forme en 2020

 Arnaud Magnin est directeur des relations alumni à Sorbonne Université - © linkedin
Arnaud Magnin est directeur des relations alumni à Sorbonne Université - © linkedin

Sorbonne Université est une nouvelle université, née de la fusion entre les universités Sorbonne Paris 4 et UPMC en 2018. C’est en 2020 qu’est constituée son équipe chargée de la relation alumni qui compte aujourd’hui sept personnes.

« Très vite, nous avons voulu lancer le réseau avec une enquête pour comprendre ce que nos diplômés attendaient. Nous avons écrit à 112 000 de nos alumni, dans un premier temps pour les informer de la création de Sorbonne Université - car la majorité d’entre eux sont diplômés d’une université qui n’existe plus ! - mais aussi les informer de la création du réseau et leur proposer l’enquête d’une durée de cinq minutes », explique Arnaud Magnin, directeur des relations alumni.

Les anciens étudiants sont réactifs : le service reçoit 6000 questionnaires remplis, soit le double du nombre espéré. « Les indicatifs sont au vert dans les facs de sciences et de lettres. Ils sont en revanche au rouge sur la fac de médecine dont les anciens ont ouvert les mails, mais n’ont que peu répondu », précise Arnaud Magnin.

Quelles attentes ressortent de cette enquête ?

  • Une université plus solidaire et innovante : même si ces deux points font partie des valeurs que défend Sorbonne Université, les alumni ne les positionnent que bas dans l’échelle des valeurs perçues qui sont plutôt celles de l’exigence et de la diversité. « Il y a tout un pan de l’université qui n’a pas été vécue par les étudiants », selon le directeur du service alumni.
  • Une volonté de s’engager : de nombreux alumni se disent volontaires pour s’engager dans l’accompagnement à l’insertion professionnelle, la participation aux formations, l’expansion du réseau, mais aussi les levées de fonds.
  • La recherche et l’innovation comme centre d’intérêt : 2 000 répondants souhaitent en effet être actifs sur les domaines de la recherche et l’innovation. « Nous allons créer des clubs autour de ces questions-là », dit Arnaud Magnin.

À l’Université de Strasbourg, une création du réseau dès 2012

Agnès Villanueva directrice relations alumni à l’Unistra - © News Tank
Agnès Villanueva directrice relations alumni à l’Unistra - © News Tank

C’est l’un des réseaux alumni précurseurs en France : l’Université de Strasbourg s’est tournée vers ses anciens étudiants dès 2012. L’objectif est alors d’obtenir un réseau construit au bout d’une quinzaine d’années. Aujourd’hui, à peu près à mi-parcours, Agnès Villanueva, directrice relations alumni, se dit assez satisfaite « même si on voit le travail qu’il reste à accomplir ».

Actuellement composé de 30 000 personnes, le réseau s’adresse à 500 000 potentiels membres et vise « un périmètre basé sur le nombre d’étudiants, pour que chacun puisse être épaulé par un alumni, qui tend vers 60 000 ».

Par ailleurs, le service strasbourgeois a lui aussi mené une enquête. Il en ressort que les alumni souhaitent « du réseautage pour des opportunités de carrière » et « réussir à garder et cultiver leur culture générale et de recherche », dit Agnès Villanueva.

Sur le campus canadien de Skema, la relation alumni au cœur de l'école

« La relation alumni existe depuis la création de l'école, nous avons donc une dizaine d’années d’expérience. Mais notre mission auprès d’eux est initialement très tournée autour du maintien des relations, de la camaraderie », relate Madeleine Martins, directrice alumni et mécénat à Skema Business School.

Le service se développe de plus en plus sur l’insertion professionnelle. « Nous avons un réseau de coachs, à disposition des étudiants comme des diplômés, organisons des ateliers, des webinaires et des groupes de co-développement, du mentorat autour de ces questions. En appui, nous proposons des formations non diplômantes pour les personnes en transition de carrière ou qui auraient plus de temps en télétravail pour mettre à jour leurs compétences », énumère Madeleine Martins.

À Madison University, les dons des alumni indispensables au budget annuel

« Les levées de fonds sont très importantes pour les universités publiques, témoigne Gilles Bousquet, professeur et ancien doyen de l'Université du Wisconsin à Madison. Ils représentent 15 % du budget de l’université. »

Si la culture du réseau alumni est bien en place, le taux de donateurs parmi les anciens n’est pas très élevé pour les standards américains. Il oscille entre 8 et 15 % quand « certaines universités atteignent 50 % », rapporte Gilles Bousquet.

Avec la Covid-19, des ruptures et des opportunités qui apparaissent

Madeleine Martins est directrice alumni et mécénat à Skema Business School - © D.R.
Madeleine Martins est directrice alumni et mécénat à Skema Business School - © D.R.

« Définitivement, ça a été une année de rupture », affirme Madeleine Martins. Et pour cause : que ce soit en France, aux États-Unis ou au Canada, les événements en présentiel ont été annulés. Ils étaient pourtant primordiaux, particulièrement outre-Atlantique.

Mais cela n’a pas empêché les services chargés des relations alumni de trouver de nouveaux moyens de maintenir le contact.

« La Covid a amené essentiellement une transformation des moyens de communication, de l’agilité et de la créativité, ainsi qu’une découverte d’outils au très fort potentiel. Nous avons développé une habitude au distanciel : nous mettions en place des évènements avec un contenu descendant sur lequel on greffait par la suite des salles de réseautage où les personnes se retrouvaient pour évoquer un sujet donné. De cette façon, la prise de parole est plus facile », développe Madeleine Martins.

Autre initiative, Skema lie son réseau à celui des French Founders, permettant ainsi à 500 de ses diplômés d'échanger avec 1 500 Français partout dans le monde. « On apportait une animation d’un réseau, mais on l’exposait également à d’autres professionnels », raconte Madeleine Martins.

Un caractère d’urgence qui mobilise les donateurs

Contrairement aux associations à caractère humanitaire, les fondations universitaires et des grandes écoles lancent rarement des appels à dons dans des situations d’urgence. Les fondations sont nombreuses à avoir pour la première fois connu une telle mobilisation de leurs donateurs.

Cette urgence est l’une des trois opportunités relevées par Alice Couégnas, directrice de la Fondation Université de Strasbourg :

  • Rebondir sur le caractère urgent : « L’urgence est un élément essentiel. (…) En 2020, les alumni ont pris conscience de la situation de précarité des étudiants, la fondation a pu collecter près de 500 000 euros l’année dernière et cette année. Nous avons doublé le nombre de donateurs, ce qui est énorme. »
  • Développer le projet de bourses des donateurs : « Ce projet rencontrait jusqu'à présent peu de mobilisation parce que notre modèle de fundraising se concentre principalement sur les entreprises. Nous avons espoir de fidéliser les donateurs de l’urgence sur des bourses qui répondent aux mêmes enjeux. »
  • Miser sur des ambassadeurs : « Des ambassadeurs du monde alsacien se sont impliqués dans les collectes de dons. »

Une relation plus segmentée

Gilles Bousquet est professeur et ancien doyen de l’Université du Wisconsin - © Todd Brown/UWSMPH Media Solution
Gilles Bousquet est professeur et ancien doyen de l’Université du Wisconsin - © Todd Brown/UWSMPH Media Solution

À l’Université de Madison, où les dons sont si importants, les responsables de ces questions se sont trouvés paralysés au début de la crise sanitaire. « Il s’agissait d’une crise grave donc personne ne voulait contacter les alumni. Mais ils se sont vite rendu compte que ceux qui ne souffraient pas trop de la situation voulaient faire des dons sur des fonds d’urgence pour assister les étudiants, soutenir les dépenses liées à la Covid », rapporte Gilles Bousquet.

La réaction de solidarité très forte « a un peu surpris les professionnels de relations alumni », rapporte le professeur. Néanmoins, le distanciel forcé a permis de « reconnecter la communauté universitaire de manière très originale ». En demande d’information, les alumni se sont vu consacrer des forums sur les questions d’actualité, des webinaires animés par des professeurs sur les questions économiques et de stratégie universitaire…

« La relation est devenue un peu plus segmentée avec des alumni du monde entier. Quand on interroge les présidents d’université, ils s’accordent à dire que les levées de fonds sont un élément essentiel et que de nouveaux outils vont permettre d’aller vers les alumni, de segmenter plus finement. »

Quel avenir post-Covid ?

Le retour des démarches interpersonnelles

Alice Couégnas est directrice de la Fondation Université de Strasbourg - © Unistra
Alice Couégnas est directrice de la Fondation Université de Strasbourg - © Unistra

Après deux années de distanciel, les différents acteurs auront envie d'échanges physiques, estime Alice Couégnas.

« Les démarches interpersonnelles reviendront : pour des rencontres en face à face avec des décideurs, mais aussi avec des particuliers qui souhaitent s’engager dans le mécénat. Nous sommes en train de réorganiser en ce moment des visites grand format avec des donateurs avérés pour leur faire reprendre contact avec des porteurs de projet. Les gens ont envie de revoir les autres 'en vrai'. Et puis, avec la reprise économique, ce sera davantage le moment de se tourner vers les particuliers, les entreprises seront occupées ailleurs. »

Le distanciel, un outil pour toucher davantage d’alumni

Les nouvelles pratiques à distance ne disparaîtront pas pour autant, selon Gilles Bousquet. « Les professionnels ont découvert une nouvelle relation avec les alumines, de par la taille des universités et des réseaux internationaux, le travail en distanciel est un avantage. C’est un nouvel outil qui va durer et se développer. (…) Le virtuel va devenir une partie complémentaire très importante des levées de fonds. »

Une relation « charnelle » à ne pas négliger

« Il n’y a pas un modèle général dans la démarche parce que chaque école, chaque université à son histoire, sa culture », soutient Bernard Belloc, président honoraire de l’Université de Toulouse-1 Capitole.

Selon lui, « le virtuel devient un outil très important pour développer les relations avec les universités, mais si on ne fait que du virtuel dans la relation alumni, on fait du marketing. Je pense qu’il faut qu’il y ait quelque chose de charnel dans la relation avec les alumni et leur attachement à leur université, le virtuel, oui, mais pas exclusivement » !

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