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IA à l’université : résister ou s’adapter ?


L’un développe une IA souveraine et éthique pour les universités françaises au sein de la fédération IlaaS. L’autre défend, à travers un manifeste collectif, une « objection de conscience » face à l’essor de l’IA générative (IAg) dans l’enseignement supérieur et la recherche. Nous avons proposé à Olivier Wong, vice-président numérique de l’Université de Rennes, et Guillaume Carbou, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux (SPH), de confronter leurs visions. Usages, craintes, prospective, encadrement… Un dialogue fécond et pondéré.

IA à l’université : résister ou s’adapter ?
IA à l’université : résister ou s’adapter ?

Le pape Léon XIV a récemment appelé à « désarmer l’IA ». Et vous, que défendez-vous ?

Guillaume Carbou, MCF en sciences de l’information et de la communication, membre de l’Atécopole qui porte le manifeste. - © D.R.
Guillaume Carbou, MCF en sciences de l’information et de la communication, membre de l’Atécopole qui porte le manifeste. - © D.R.

Guillaume Carbou : Au sein du collectif Atécopol (Atelier d’écologie politique), nous refusons l’idée selon laquelle l’IAg serait une évolution inéluctable. Son apparition est récente : ses usages ne sont pas encore totalement intégrés à nos pratiques professionnelles. Cela signifie qu’il est encore temps de débattre collectivement de ce que nous voulons — ou non — en faire.

L’université est un lieu capable d’objectiver les phénomènes techniques, d’exercer un regard critique et d’ouvrir des espaces de discussion. Une telle démarche mène selon nous à plaider pour une forme de sobriété numérique.

L’IA concentrée entre les mains de quelques acteurs

Olivier Wong : Je partage en partie ce constat. Aujourd’hui, le développement de l’IA est largement concentré entre les mains de quelques acteurs privés extrêmement puissants. Le risque est, pour les universités, de devenir dépendantes de technologies qu’elles ne maîtrisent pas, au même titre que ce qu’il s’est passé avec Microsoft pour nos systèmes d’exploitation, par exemple.

C’est précisément pour cela que nous développons une alternative publique et souveraine, d’abord à Rennes avec RAGaRenn depuis 2024 tout comme d’autres universités : début 2025 nous avons souhaité mutualiser pour aller plus loin, avec la création de la fédération IlaaS !

Zoom sur la fédération IlaaS

Lancée à partir du projet RAGaRenn développé à l’Université de Rennes, la fédération IlaaS rassemble aujourd’hui 80 établissements d’enseignement supérieur autour d’une ambition commune : développer des outils d’IA générative mutualisés, sobres et souverains pour l’enseignement supérieur français. La question de l’impact écologique fait partie du projet depuis son origine.

Une « IA universitaire » serait donc souhaitable ?

Olivier Wong : Oui, si elle répond à des critères précis : sobriété, transparence, hébergement local, maîtrise des données. À Rennes, nous expérimentons des outils depuis mars 2024 à partir du recensement des besoins réels des personnels en visant la co-construction : on ne développe pas une IA « pour faire de l’IA ».

Guillaume Carbou : Le problème, c’est qu’une IA plus éthique ne règle pas forcément la question fondamentale : avons-nous réellement besoin de généraliser ces outils ?

Vous estimez donc qu’il faut ralentir ?

Guillaume Carbou : Oui. Nous pensons que le modèle actuel conduit à une nouvelle escalade numérique. Derrière l’IA générative, il y a un coût matériel et énergétique colossal. Pour nous, accepter son déploiement massif revient à amplifier le dépassement des limites planétaires.

Olivier Wong, cet argument écologique vous parle-t-il ?

Olivier Wong, enseignant à l’IUT de Rennes, est également responsable scientifique du projet AIR (Augmenter les interactions à Rennes) de l’Université de Rennes.  - © Frédéric Obé, Université de Rennes
Olivier Wong, enseignant à l’IUT de Rennes, est également responsable scientifique du projet AIR (Augmenter les interactions à Rennes) de l’Université de Rennes. - © Frédéric Obé, Université de Rennes

Olivier Wong : Bien sûr. Mais attention à ne pas simplifier le débat. Dans les bilans carbone des universités, le numérique n’est pas le premier poste d’émissions, ce sont les achats et les déplacements.

Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire. Ainsi, une récente étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) pointe un futur possible en 2030 avec une croissance exponentielle des usages, et une empreinte du numérique en France en croissance de 40 %. C’est maintenant que tout doit se jouer dans les directions à prendre — ou pas.

Certains vous répondront que les universités dépendent déjà largement d’acteurs privés américains…

Olivier Wong : C’est le cas pour une bonne part du numérique : matériels, systèmes d’exploitation, suites collaboratives, réseaux sociaux… Mais l’IA représente selon moi un changement de paradigme encore plus profond. Ma prise de conscience s’est produite lorsqu’Alpha Go, entraîné par autoapprentissage, a surpassé les meilleurs joueurs mondiaux au jeu de go, en 2016. En tant que vice-président en charge du numérique, je suis toutes ces évolutions de près. Les étudiants, eux, utilisent déjà massivement ces outils. Est-ce encore possible de revenir en arrière ?

Guillaume Carbou : L’université ne doit pas se contenter d’accompagner tous les usages, sous prétexte qu’ils existent déjà. Il faut pouvoir dire collectivement qu’une technologie n’est pas forcément souhaitable, simplement parce qu’elle est disponible.

L’IA change-t-elle déjà la manière d’apprendre ?

Olivier Wong : Évidemment, et c’est précisément pour cela que l’université doit garder la main. L’enjeu, ce n’est pas uniquement l’outil : c’est la capacité à former des citoyens capables d’esprit critique face à ces technologies.

Guillaume Carbou : L’IA change radicalement le métier d’enseignant parce qu’elle vient percuter une modalité essentielle de celui-ci : le travail donné à la maison et son évaluation. Dans les études supérieures, en lien avec la recherche, le rapport aux mémoires et même aux thèses est bouleversé.

Aucun débat démocratique

C’est une situation de perplexité abyssale dans laquelle tous les enseignants sont aujourd’hui plongés, sans qu’aucun débat démocratique n’ait par ailleurs été mené pour savoir s’il était souhaitable ou non de diffuser une technologie qui remet en question une pratique pédagogique séculaire !

Olivier Wong : Je pense surtout qu’il faut sortir d’une logique purement défensive, notamment en ce qui concerne les modalités d’évaluation. L’université doit réfléchir à de nouvelles formes, plutôt qu’entrer dans une course sans fin au contrôle.

Existe-t-il malgré tout un point d’accord entre vous ?

Olivier Wong : Oui : le besoin de débat démocratique et de maîtrise collective.

Vers une « dé-numérisation » choisie ?

Guillaume Carbou : Et l’idée que l’université doit rester un espace critique, capable de penser les conséquences sociales et politiques des technologies qu’elle utilise.

Qui sait… Peut-être parviendrons-nous un jour à une forme de « dé-numérisation », choisie. Je rêve d’un monde où les vice-présidents Numériques des universités françaises engageraient une telle démarche radicale !

Lire le manifeste d’Atécopol

Qu’en pensent les IA ?

Que « pense » l’IA du déploiement… de l’IA dans les universités françaises ? Nous avons demandé à trois plateformes d’IAg, dont une française, de se positionner sur cette problématique. Florilège.

ChatGPT : 💭 Mon avis sincère (sans langue de bois) : non, l’IA ne va pas remplacer les universités, elle va rendre obsolètes certaines pratiques universitaires. […] La vraie question n’est pas « pour ou contre l’IA », mais « quelle conception de l’intelligence voulons-nous défendre ? »

Si apprendre signifie mémoriser/restituer/produire un texte normé, alors oui, l’IA fait vaciller ce modèle. Mais si apprendre signifie comprendre, problématiser, expérimenter, douter, débattre, relier des savoirs, développer un jugement, alors l’IA ne remplace rien. Elle déplace le centre de gravité. […] Le vrai danger n’est pas la disparition des universités, c’est leur adaptation superficielle : ajouter des modules “utiliser ChatGPT” ; mettre des logiciels anti-IA ; continuer exactement comme avant. Ce serait une fuite en avant.

Gemini  : Le nouveau rôle de l’université doit se structurer autour de trois piliers que l’IA n’a pas :
• l’épistémologie et le doute (apprendre à vérifier, sourcer, traquer les hallucinations des machines) ;
• la problématisation ;
• l’incarnation du savoir (redonner de la valeur au présentiel, aux laboratoires, à la manipulation physique, ainsi qu’à l’interaction humaine).

Le Chat (Mistral AI) 🇫🇷 : Le vrai danger ? Une adoption passive, où l’IA s’imposerait par défaut, sans que les acteurs universitaires n’aient eu le temps — ou l’audace — de se demander : À quoi bon ? L’enjeu n’est pas de choisir entre progrès et rejet, mais de définir collectivement quelle intelligence nous voulons cultiver. Et si la réponse passait par moins de technologie… mais plus de sens ? Trois pistes : le débat démocratique ; la pédagogie repensée ; la sobriété comme principe.