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Débat : digitalisation accélérée des formations, stop ou encore ?

Par Marine Dessaux | le | Pédagogie

Alors que la digitalisation des enseignements s’est faite à marche forcée pour répondre aux besoins de la continuité pédagogique en pleine crise sanitaire, l’accélération de l’hybridation pédagogique, dans un contexte de retour à la normale, pose question. Si son utilité et son usage modéré font consensus, son déploiement systématique n’est pas plébiscité partout.

Christelle Théron, chargée de mission digitalisation à Toulouse School of Management et Benoit Tock, vice-président Formation à l’université de Strasbourg, initiateur d’une motion qui se positionne contre « une politique de déploiement systématique de formations hybrides », donnent leur point de vue sur cette question aujourd’hui centrale.

Débat : digitalisation accélérée des formations, stop ou encore ?
Débat : digitalisation accélérée des formations, stop ou encore ?

Christelle Théron est chargée de mission digitalisation et innovation pédagogique de Toulouse School of Management. Depuis deux ans, son rôle est de coordonner les activités de digitalisation au sein de l’institution, d’effectuer une veille digitale et d’accompagner les acteurs pédagogiques.

« La digitalisation fait partie de la stratégie de l’école  qui est également tournée vers l’international. L’enseignement à distance, les procédures dématérialisées, etc. existaient déjà avant la crise, mais la Covid a accéléré la digitalisation de certains cursus », explique celle qui est également enseignante en stratégie.

Benoit Tock est vice-président Formation à l’Université de Strasbourg. S’il a digitalisé ses cours pendant le confinement, et ne revient pas sur l’utilité de certains outils numériques, en complément d’un apprentissage présentiel, ou en distanciel quand la situation l’impose, il partage l’inquiétude de ses collègues face à une hybridation des enseignements qui se fait grandissante.

Avec François Gauer, vice-président Transformation numérique et innovations pédagogiques, il est à l’origine d’une motion adoptée à l’unanimité par la Commission de la Formation et de la Vie Universitaire (CFVU) de l’université de Strasbourg qui exprime « son attachement profond et indéfectible à l’enseignement présentiel ».

« Nous ne pouvons pas imaginer une université où la digitalisation devienne la norme », dit l’enseignant-chercheur en histoire du Moyen-Âge.

La digitalisation : tout bénéfice pour l’étudiant ?

Christelle Théron est également maîtresse de conférences en sciences de gestion
Christelle Théron est également maîtresse de conférences en sciences de gestion - © D.R.

Selon Christelle Théron, on peut distinguer trois apports de la digitalisation des enseignements : du côté de l’étudiant, du professeur et de l’établissement. Pour l’étudiant, d’abord, « il y a une flexibilité de l’apprentissage qui peut se faire n’importe où, n’importe quand » mais aussi « une demande des élèves qui ont un goût pour le numérique, les réseaux ».  

Du point de vue de l’apprentissage, la digitalisation « permet de développer des compétences numériques, des savoir-faire digitaux et débloque l’autonomie ». La chargée de mission digitalisation souligne : « Un cours virtuel à l’avantage de proposer un niveau de personnalisation de l’apprentissage qui n’est pas possible dans un cours classique. À distance, lorsqu’un parcours d’activité est créé en ligne, on sait tout de suite si l’élève a réussi l’exercice ou pas ».

« Il est possible de suivre finement les progressions de l’étudiant, qui se retrouve moins noyé dans la masse. Les cours sont stimulants et, contrairement à un cours en face à face où l’étudiant peut être passif, en cours virtuel, et particulièrement en classe inversée, si l’étudiant ne participe pas, il ne se passe rien. Cela crée un engagement plus fort de la part des étudiants », précise Christelle Théron.

Benoit Tock nuance l’avantage de ce suivi digital, qui ne convient pas à tous : « Il y a les deux profils : ceux pour qui le digital est bénéfique, car permettant une attention plus longue de l’enseignant, et ceux qui sont perdus ».

Il rappelle également qu’il y a un manque d’équité face à l’enseignement numérique : « Tous les étudiants n’ont pas un accès facile au numérique, pour l’Université de Strasbourg, la rupture numérique concerne 1000 à 2000 étudiants ».

Une partie de l’expérience étudiante « qui n’existe qu’en présentiel »

Si l’interaction est au cœur des outils développés pour l’enseignement digitalisé et distanciel, et vise à récréer une dynamique de classe, un lien entre étudiants et professeur, les échanges restent « facilités par le présentiel » , affirme Benoit Tock.

« Malgré tout ce qui existe, il est plus facile d’échanger lorsqu’on est en face à face physique qu’en virtuel. L’enseignement demande beaucoup d’implication de l’enseignant pour capter l’attention, il est donc plus facile d’être ‘présent’ lorsqu’on se tient réellement devant les étudiants. 

Systématiser le cours virtuel n’aurait aucun sens, quand l’interaction est bonne par le numérique tant mieux, mais ça restera l’exception plutôt que la norme ».

Le vice-président Formation insiste également sur l’« importance de la vie étudiante, la vie collective et commune, qui repose sur la fréquentation des établissements ». Il prend comme exemple d’interactions privilégiées tous ces moments entre les heures d’enseignement : « En sortant du cours physiquement, le groupe peut échanger plus facilement ».

Une dimension présentielle qui prend tout son sens dans le cas des échanges internationaux : « Des étudiants nous disent : « J’hésite à partir… si je passe une année confinée dans ma chambre quel est l’intérêt d’aller à Berlin ou ailleurs ? ». Il y a toute une partie de l’expérience étudiante qui n’existe pas en apprentissage 100 % digital », explique Benoit Tock.

Gain de temps ou technologie chronophage pour l’enseignant ?

Benoît Tock, vice-président Formation et professeur d’histoire
Benoît Tock, vice-président Formation et professeur d’histoire - © D.R.

Si l’étudiant bénéficie à coup sûr de la disponibilité étendue des intervenants grâce au numérique, du côté des enseignants « cela signifie une disponibilité plus forte ».

« Avec le digital learning, on peut être amené à répondre à des messages à toute heure du jour et de la nuit », dit Benoit Tock.

De son côté, Christelle Théron avance l’argument de la flexibilité, de temps et de lieu, synonyme de gain de temps et de praticité : « Pour les chercheurs qui font beaucoup de déplacements à l’étranger, la classe virtuelle permet de faire cours malgré la distance ».

Elle pointe également que les cours en ligne, en particulier en classe inversée, permettent à l’enseignant de développer des contenus de cours plus en lien avec sa recherche et donc à plus forte valeur ajoutée.

Benoit Tock acquiesce : « Nous avons tous découvert le charme du télétravail… », avant d’ajouter : « il dépend cependant des conditions de chacun et n’est, généralement, pas permanent ».

Cours virtuel : un temps de préparation non négligeable 

Les enseignants l’ont vécu pour assurer la continuité pédagogique et préparer une rentrée hybride : la préparation d’une maquette digitale est exigeante et chronophage.

« Le numérique impose une plus grande qualité de scénarisation qui est très coûteuse en temps et en attention. On a déjà pensé à mettre en place et généraliser la pratique de filmer les cours magistraux pour que les étudiants puissent les voir ou les revoir, mais beaucoup d’enseignants sont assez réticents.

Il faut que le cours soit d’une qualité telle qu’il puisse être visionné, cela signifie une qualité tant sur le fond que sur la forme, ce qui impose d’éviter un ton trop léger, les petites blagues qui passent bien en présentiel, mais pas à l’écran », dit Benoit Tock.

Au contraire, Christelle Théron met en avant une réorganisation des cours facilitée par le découpage des activités et la mutualisation des ressources, qui peuvent enrichir une maquette.

« Un cours digital doit être scénarisé très finement : il faut ajouter des quizz, des articles, des moments d’interactions, etc. C’est un travail qui prend du temps, mais qu’il faut voir comme un investissement sur le long terme : d’une année sur l’autre, la structure peut être reprise et seulement certains modules et certaines activités seront mis à jour, un changement dans le déroulé du cours qui est plus simple puisqu’il n’y a pas, sauf nécessité, d’actualisation globale à faire », indique-t-elle.

Benoit Tock considère, lui, qu’« il n’est pas conseillé de refaire le même cours d’année en année » et qu’ « il est plus compliqué de mettre à jour un cours numérique, parce qu’il y a énormément de possibilités ».

Selon l’enseignant-chercheur, il est plus facile d’actualiser un enseignement traditionnel que numérique.  « J’ai fait des capsules vidéo : pour les mettre à jour, il faudra les refaire à fond ».

« Le risque c’est que les enseignements bougent moins et soient moins actualisés, dans le numérique tout vieillit très vite surtout quand on s’adresse à un public jeune ».

Tous les deux ou trois ans, il faudrait changer assez fondamentalement les supports, car « si on utilise des supports qui font vieux, on perd les étudiants ».

« Sentir sa classe »

Notion abstraire que celle de « sentir sa classe » et pourtant, qui se retrouve dans la bouche de tous les enseignants. Elle consiste à savoir palper l’ambiance, l’humeur générale des étudiants et leur capacité d’attention. Ce qui n’est pas évident quand on voit peu les visages.

« Même si on ne voit l’étudiant que dans une vignette, les outils de visioconférence permettent de voir assez clairement les expressions », souligne Christelle Théron.

« Il reste plus difficile de sentir sa classe en visioconférence », ajoute cependant Benoit Tock, «  ce qui est très important chez l’enseignant pour faire cours. Il faut être en permanence attentif aux réactions des étudiants, même si on voit les visages, la qualité n’est pas la même ».

Pour l’institution, la digitalisation normalisée : gage d’excellence ou synonyme de baisse de qualité ?

L’institution, enfin, tire parti de l’hybridation des formations selon Christelle Théron : « La digitalisation contribue à la qualité des enseignements, à l’harmonisation des cours. Elle amène à repenser les outils digitaux, les pratiques pédagogiques ».

Elle explique également que l’établissement peut capitaliser une maquette digitale : « Le cours, qui est amélioré d’année en année, a vocation à être réutilisé et amélioré dans le temps. S’il y a un changement d’intervenant, on ne repart pas de zéro ».

Cette utilisation du numérique contribue à l’attractivité des institutions en « attirant des profils d’étudiants variés et en faisant gage de qualité, par l’obtention d’accréditations internationales ».

Pour Benoit Tock, c’est l’inverse, la digitalisation généralisée serait synonyme d’ « une baisse de la qualité de la formation, sauf dans circonstances précises » ainsi qu’une « baisse de la qualité de la vie universitaire ».

Une réalité potentiellement « dramatique pour les étudiants et les enseignants, qui sont des êtres humains, des êtres sociaux ». « On imagine difficilement des enseignants qui ne voient jamais les étudiants », conclut-il.

Une meilleure transmission des connaissances à distance ?

Même si dans les faits il est encore trop tôt pour évaluer l’efficacité de la transmission de connaissances par le cours numérique, Christelle Théron estime que la digitalisation améliore la qualité de l’apprentissage. « On tient plus compte de certaines contraintes attentionnelles de l’étudiant à distance », affirme-t-elle.

« Si l’enseignant a construit un réel parcours, engageant et stimulant, si les étudiants sont accompagnés dans leur apprentissage à distance, la transmission des connaissances peut être facilitée et améliorée, en tenant compte des limites cognitives de l’étudiant ».

Elle considère que la transmission de connaissance par le digital est équivalente au présentiel, si ce n’est meilleure.

Selon Benoit Tock, « c’est tout ce qui est compétence, savoir-faire pratique, la plupart des travaux pratiques qui ont dû être annulés. Le transfert de compétences, la pratique de rédaction d’une dissertation : tout cela suppose une forte interaction, des essais et des corrections sont possibles par le numérique mais moins facile à transmettre. Le transfert de connaissance brut, qui correspond au cours magistral,  est plus facilement envisageable à distance même s’il y a quand même une perte de qualité, une perte de présence ».

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