Vie des campus

Privé/public : un duo au service des étudiants ultra-marins


À l’heure des choix d’orientation sur Parcoursup et Mon Master, et dans un contexte marqué par la médiatisation de certaines dérives d’établissements privés non reconnus, cet article propose de dépasser l’opposition classique entre formation publique et privée. À partir des cas de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française, il analyse les conditions dans lesquelles ces deux sphères peuvent, au contraire, fonctionner en complémentarité dans le cadre des études de gestion. Une tribune de Natalie Martin (École de commerce de Tahiti), David Leclerc (CCI Nouvelle-Calédonie) et Stéphane Bourliataux-Lajoinie (CNAM).

L’Université de Nouvelle-Calédonie - © D.R.
L’Université de Nouvelle-Calédonie - © D.R.

À l’heure où les étudiants finalisent leurs choix d’orientation dans Parcoursup et Mon Master, le débat entre établissements publics et privés revient régulièrement sur le devant de la scène. Ce débat est souvent alimenté par des controverses liées à certains acteurs privés dont la qualité ou la reconnaissance sont mises en cause.

Cependant, cette opposition apparaît peu pertinente dans certains contextes spécifiques, notamment dans les territoires ultramarins éloignés de l’Hexagone (Charpentier & Stoica, 2022 ; Fleury & Weiss, 2024). Dans ces espaces, l’offre de formation est structurellement limitée, et la mobilité étudiante implique des coûts financiers, sociaux et personnels souvent élevés.

Dans ce contexte, le binôme université - établissement privé apparaît fondamental pour proposer une offre de formation adaptée aux besoins et aux contraintes du territoire. Nous proposons ici une analyse fondée sur le cas de la Nouvelle-Calédonie (NC) et de la Polynésie française (PF).

Faire ses études de gestion en NC et en PF : un cas particulier

Natalie Martin, Responsable École de Commerce de Tahiti  - © D.R.
Natalie Martin, Responsable École de Commerce de Tahiti - © D.R.

Les territoires de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française présentent des caractéristiques spécifiques en matière d’enseignement supérieur. L’offre de formation y est plus limitée qu’en métropole, en raison du nombre d’étudiants, du nombre restreint d’acteurs présents sur le marché de la formation et des contraintes géographiques.

La Polynésie française s’inscrit dans ce que la littérature académique désigne comme un « petit système d’enseignement supérieur insulaire ». Dans ce type de configuration, l’organisation de l’offre de formation se distingue sensiblement de celle des grands systèmes universitaires, en raison d’un nombre limité d’étudiants, d’un tissu restreint d’établissements et de contraintes géographiques fortes liées à l’insularité et à l’éloignement des principaux centres académiques.

Chaque année, l’enseignement supérieur polynésien accueille entre 2 500 et 3 000 étudiants, toutes formations confondues. Ce volume, relativement modeste au regard des standards métropolitains, est directement lié à la taille démographique du territoire, qui compte environ 280 000 habitants.

Dans ce contexte, le paysage de l’enseignement supérieur se caractérise par une forte concentration des acteurs. On recense une dizaine d’établissements et structures de formation, parmi lesquels l’Université de la Polynésie française, principal établissement public, plusieurs lycées proposant des formations en BTS, des organismes consulaires tels que la CCISM, ainsi que quelques établissements privés spécialisés.

Cette structuration s’explique à la fois par des facteurs démographiques, qui limitent mécaniquement le volume de cohortes étudiantes, et par des contraintes géographiques liées à l’isolement du territoire dans l’espace Pacifique. Ces éléments rendent plus difficile le développement d’une offre de formation large et diversifiée comparable à celle des grandes régions universitaires.

Dans ces conditions, l’offre de formation locale, notamment dans les domaines de la gestion et du management, se développe autour d’un nombre restreint de programmes. Cette concentration réduit les possibilités de parcours académiques pour les étudiants et conduit une partie d’entre eux à envisager une mobilité vers d’autres territoires, en particulier vers la métropole ou vers des universités de la zone Pacifique.

Toutefois, cette configuration ne saurait être uniquement interprétée comme une contrainte. Les systèmes d’enseignement supérieur insulaires présentent également des atouts spécifiques. La taille réduite des cohortes, souvent limitées à quelques dizaines d’étudiants par promotion, ainsi que la proximité entre établissements de formation, acteurs économiques et institutions publiques, favorisent des interactions étroites entre formation et environnement socio-économique. Dans ce cadre, les formations développées localement tendent à s’adapter finement aux besoins du territoire. Elles contribuent ainsi à la construction de compétences directement mobilisables dans l’économie polynésienne, renforçant l’employabilité des diplômés et l’ancrage territorial des parcours de formation.

En 2025, le nombre d’inscrits en formations supérieures en Nouvelle-Calédonie était de plus de 4 500 étudiants (source UNC et VR). Ces derniers sont répartis entre l’Université de la Nouvelle-Calédonie, le Vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie, la Direction diocésaine de l’enseignement catholique, les écoles de la CCI (Centre de formation par alternance (CFA) + EGC Business school) et deux autres CFA (Association de formation dans bâtiment et les travaux publics et Ecole du design). L’offre de formation de l’enseignement supérieur connaît une forte progression depuis plus de 15 ans par la diversité des cursus proposés et avec la montée en puissance des niveaux bac + 2, bac + 3 et bac + 5.

Dans ces territoires, la demande des entreprises locales joue un rôle déterminant dans l’orientation et la structuration des formations proposées. Les établissements d’enseignement supérieur doivent donc adapter leurs programmes afin de répondre aux besoins économiques locaux et d’accompagner le développement du tissu entrepreneurial.

L’offre privée occupe également une place importante dans cet écosystème. Plusieurs acteurs historiques y proposent des formations depuis de nombreuses années. Leur ancienneté et leurs liens étroits avec le milieu professionnel notamment avec des institutions telles que les chambres de commerce et d’industrie constituent des atouts majeurs pour l’insertion professionnelle des étudiants.

Réseaux universitaires, formation en ligne et acteurs publics

David Leclerc, Directeur des écoles de la CCI Nouvelle-Calédonie - © D.R.
David Leclerc, Directeur des écoles de la CCI Nouvelle-Calédonie - © D.R.

Plusieurs offres de formation sont proposées aux étudiants en gestion. L’État français dispose d’un réseau d’environ 80 universités publiques, assurant une présence sur l’ensemble du territoire. L’Université de la Nouvelle-Calédonie et l’Université de la Polynésie française en constituent des exemples concrets dans les territoires ultramarins.

Au sein de ces universités, la discipline gestion s’appuie notamment sur un réseau spécifique : celui des Instituts d’Administration des Entreprises (IAE). Ce réseau constitue un maillage territorial d’écoles universitaires de management. Les IAE sont des composantes des universités et proposent généralement des formations allant du cycle licence (L1) jusqu’au cycle master (m2).

Actuellement, la Nouvelle-Calédonie dispose d’un IAE, tandis que celui de la Polynésie française a été créé récemment, en 2026.

Un autre acteur public joue également un rôle important : le Conservatoire national des arts et métiers. Ce grand établissement d’enseignement supérieur a pour mission d’être présent sur l’ensemble du territoire national ainsi que dans plusieurs pays où la francophonie est importante. Il propose également des formations de niveau licence et master, même si l’intégralité de son offre n’est pas disponible sur tous les sites.

Par ailleurs, de nombreuses universités proposent aujourd’hui, notamment en gestion, des cursus totalement ou partiellement en ligne, afin de répondre aux besoins des étudiants et aux enjeux de la formation tout au long de la vie.

Les acteurs privés

Stéphane Bourliataux-Lajoinie, Professeur des Universités - Marketing Digital CNAM  - © D.R.
Stéphane Bourliataux-Lajoinie, Professeur des Universités - Marketing Digital CNAM - © D.R.

Les établissements privés complètent l’offre publique en proposant des formations souvent très professionnalisantes. Ils se caractérisent généralement par une forte proximité avec les entreprises locales, des pédagogies orientées vers la pratique et des formats adaptés aux réalités économiques du territoire.

En Polynésie française, l’offre de formation en gestion ne repose pas uniquement sur les institutions publiques. Elle est également complétée par plusieurs établissements privés ou consulaires qui contribuent à diversifier les parcours d’enseignement supérieur dans les domaines du commerce, du management et de la gestion.

La légitimité de ces structures s’appuie sur plusieurs éléments. Elle repose d’abord sur leur capacité à proposer des formations étroitement articulées avec les besoins du tissu économique local. Dans un territoire caractérisé par une économie composée majoritairement de petites et moyennes entreprises, les établissements de formation sont amenés à développer des dispositifs pédagogiques favorisant l’acquisition de compétences directement mobilisables dans les organisations.

Cette orientation se traduit généralement par une forte dimension professionnalisante des cursus, reposant notamment sur l’intervention de professionnels dans les enseignements, la réalisation de projets appliqués ou encore l’intégration de périodes d’immersion en entreprise. Ces modalités pédagogiques contribuent à renforcer les liens entre formation et activité économique locale. Par ailleurs, la légitimité des formations proposées par ces établissements s’inscrit également dans un cadre institutionnel régulé.

Les certifications délivrées peuvent en effet s’appuyer sur des dispositifs nationaux de reconnaissance, tels que l’inscription au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP), qui garantissent la lisibilité des compétences acquises et la valeur des diplômes sur le marché du travail. Dans ce contexte, les acteurs privés apparaissent comme des composantes complémentaires du système local d’enseignement supérieur, participant à la diversification de l’offre de formation et à l’adaptation des parcours aux réalités économiques du territoire.

En Nouvelle-Calédonie, les élus consulaires de la CCI-NC ont créé la seule école de commerce du territoire en 1986 pour répondre aux besoins nécessaires au développement économique du territoire. L’EGC BS permettait alors une opportunité unique aux jeunes calédoniens d’accéder à un diplôme de l’enseignement supérieur localement.

Au fil des années, l’offre de l’EGC BS s’est développée pour répondre aux attentes des entreprises et aux enjeux territoriaux et internationaux. Elle se caractérise par un fort ancrage territorial de par ses liens avec les entreprises, sa réputation d’excellence académique (diplôme visé par le MESRE depuis 15 ans) et l’insertion de ses diplômés (tremplin vers les grandes écoles et l’insertion professionnelle).

Dès 1989, la CCI-NC a créé son CFA pour développer des formations orientées vers les métiers en tension de manière ciblée et rapide grâce à l’alternance y compris via des diplômes de l’enseignement supérieur avec une offre de niveau 4 à 6. Avant de créer son propre CFA, l’UNC a déployé pendant trois ans deux de ses premières licences professionnelles par alternance en partenariat avec le CFA de la CCI-NC, preuve de la capacité des structures à mettre en commun leurs compétences.

Des formations ancrées dans les besoins du territoire

Qu’il s’agisse de formations publiques ou privées, l’une des principales qualités de ces cursus réside dans leur ancrage territorial. Les responsables de formation doivent en effet bien connaître les besoins des entreprises locales afin de proposer des programmes pertinents et adaptés.

Ainsi, même lorsque l’intitulé des diplômes peut sembler identique d’un territoire à l’autre, les contenus pédagogiques s’ajustent aux spécificités économiques locales. La présence de professionnels intervenant dans les formations constitue également un facteur important d’employabilité et garantit l’actualité des savoirs transmis. La question des reconnaissances institutionnelles (inscription au RNCP, titres certifiés, grades universitaires) joue également un rôle central pour assurer la lisibilité et la valeur des diplômes auprès des étudiants comme des employeurs.

Dans des territoires caractérisés par un nombre limité d’étudiants et un marché de la formation restreint, l’opposition entre établissements publics et privés apparaît peu pertinente. Au contraire, ces deux types d’acteurs se révèlent complémentaires. Aucun d’entre eux ne peut, à lui seul, répondre à l’ensemble de la demande de formation. Leur coexistence permet ainsi d’enrichir l’offre disponible, de diversifier les parcours proposés aux étudiants et de mieux répondre aux besoins économiques et professionnels des territoires.

Auteurs

  • Natalie Martin Responsable École de Commerce de Tahiti
  • David Leclerc Directeur des écoles de la CCI Nouvelle-Calédonie
  • Stéphane Bourliataux-Lajoinie Professeur des Universités - Marketing Digital CNAM

Bibliographie

Fleury, P., & Weiss, P. O. (2024). Les étudiants ultra-marins face aux enjeux de l’apprentissage à distance en période de pandémie de Covid-19. Nouvelles frontières autour des contextes de formation et d’enseignement. New Frontiers in Training and Teaching Contexts, 165-189.

Charpentier, P., & Stoica, G. (2022). Former et enseigner en contexte ultra-marin. Carrefours de l’éducation, 54 (2), 11-22.