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« Ma thèse en BD » : à l’Université de Tours, la recherche se raconte en bulles


Depuis 2022, l’Université de Tours propose à ses doctorants de raconter leur thèse en une planche de bande dessinée. Grâce à ce média populaire, le dispositif de science avec et pour la société (Saps) entend donner aux jeunes chercheurs l’habitude de vulgariser, mais aussi rendre la recherche accessible au plus grand nombre et illustrer sa diversité.

Crédits : Etienne Bonnet  - © Université de Tours
Crédits : Etienne Bonnet - © Université de Tours

Une planche pour raconter sa recherche, c’est le défi de « Ma thèse en BD », un projet de science avec et pour la société (Saps) porté par l’Université de Tours. Depuis 2022, l’établissement lance tous les ans un appel à participation destiné aux doctorantes et aux doctorants à partir de la deuxième année. « L’idée c’est de les inciter et de les habituer à vulgariser leurs travaux de recherche », indique Alice Nué, responsable du pôle Saps de l’Université de Tours.

Parmi une quarantaine de propositions reçues, sept sont sélectionnées pour être mises en bulles et en dessins. Les jeunes chercheurs sont ensuite mis en relation avec des autrices et auteurs auxquels ils doivent présenter leur environnement, leur quotidien et leurs recherches.

Mettre en lumière par le dessin ce qu’on faisait sur le terrain

« Mon job était de synthétiser et d’essayer de vulgariser au maximum mes travaux. Et celui de la dessinatrice était de mettre en lumière par le dessin ce qu’on faisait sur le terrain », raconte Léa Badin, docteure en psychologie et participante de l’édition 2024.

La jeune femme a collaboré avec l’autrice Cynthia Thiéry, pour expliquer en quelques cases, la démarche scientifique mise en œuvre dans ses travaux sur l’ « Apport des interventions assistées par le cheval sur la santé des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ».

« Au début, on se dit que c’est peut-être du travail en plus, mais finalement pas tant que ça », constate-t-elle. Après avoir reçu les artistes dans leur environnement pendant une demi-journée, les doctorants doivent surtout « être réactifs par mail », indique Alice Nué.

Aller au bout de la vulgarisation

Alice Nué, responsable du pôle SAPS de l’université de Tours - © D.R.
Alice Nué, responsable du pôle SAPS de l’université de Tours - © D.R.

« La dessinatrice m’a tout montré au fur et à mesure. À chaque étape, elle a vraiment pris en considération mon avis », se souvient Léa Badin. Mais uniquement sur le fond, car si les doctorants sont garants de l’apport scientifique il ne leur est pas permis d’intervenir sur la forme.

« Ma Thèse en BD est un dispositif ‘’art et science’’ donc ils doivent respecter la proposition de l’artiste, insiste Alice Nué. Je veille à ce que leurs demandes soient justifiées par une raison scientifique. Ils ne peuvent pas, par exemple, changer la couleur parce que ça ne leur plaît pas ».

La responsable du pôle Saps intervient le moins possible mais garde un œil sur le processus. « J’ai la validation finale de la planche donc je m’assure qu’ils sont vraiment allés au bout de la vulgarisation, précise-t-elle. C’est-à-dire qu’on essaie d’enlever au maximum le jargon scientifique. Si ce n’est pas assez clair, je leur dis qu’il faudrait reformuler ». Le projet est aussi validé par les directrices et directeurs de thèse au début et à la fin.

Changer de regard

Pour le reste, le binôme artiste-doctorant fonctionne librement. Chacun apporte son savoir-faire et s’efforce de comprendre l’univers et la vision de l’autre. L’enjeu est d’abord de réussir à se comprendre. « Cela nous pousse à repenser notre projet avec des mots accessibles à tous, ce qui est un peu l’étape finale de la recherche », estime Léa Badin. Cette opération nécessite de « prendre du recul et de changer de regard », explique-t-elle.

Jeanne Seressia, doctorante en science du comportement animal  - © D.R.
Jeanne Seressia, doctorante en science du comportement animal - © D.R.

Jeanne Seressia, doctorante en science du comportement animal, a pour sa part choisi d’adopter le point de vue du dessinateur dès la phase de candidature : « Il fallait produire un petit récit présentant notre recherche de façon que ce soit compréhensible même par des enfants, retrace-t-elle. Quand j’ai rédigé mon texte, je me suis dit que l’écriture devait être presque visuelle, enfin, que l’on puisse se dire ‘’ça, je me vois le dessiner’’ ».

La chercheuse à l’Inrae de Nouzilly a par exemple choisi de décrire certains des tests qu’elle mène sur des cailles japonaises pour évaluer leur sociabilité. L’auteur Etienne Bonnet les a ensuite racontés à sa manière, déplaçant le récit dans le bec de cailles anthropomorphisées aux caractères bien affirmés. Dans leurs dialogues, les tests deviennent une série d’ « épreuves […] comme à Koh Lanta, sauf que personne n’est éliminé ».

« Ce côté un peu piquant, cet humour, c’est vraiment sa touche personnelle », commente Jeanne Seressia, très contente du résultat.

La bande dessinée a été élue « coup de cœur 2026 » du festival de vulgarisation scientifique Pint of Science, partenaire du projet qui sélectionne chaque année la planche d’un doctorant et l’invite ensuite à présenter sa thèse.

« Humaniser la recherche »

Pour les participants de Ma Thèse en BD, le dispositif provoque des occasions de parler de leurs travaux. Une fois les bandes dessinées achevées, elles sont imprimées sous forme de posters et exposées lors de différents événements dont la fête de la science, à l’université, dans des médiathèques ou dans divers lieux culturels. Les jeunes chercheurs peuvent notamment y échanger avec des publics scolaires.

L’exercice est facilité, selon Alice Nué, par ce « premier outil de médiation » que constitue la BD. Par la suite, elle constate que les jeunes chercheurs sont « plus à l’aise » et « très volontaires » pour participer à d’autres dispositifs comme « Ma thèse en 180 secondes ».

Cela déconstruit un stéréotype

Les rencontres favorisées par la BD permettent notamment d’ « humaniser la recherche, de lui donner corps », estime la responsable du pôle Saps. « On voit des portraits dans lesquels on peut se projeter. Ce sont des personnes comme les autres ».

« Cela déconstruit un stéréotype, abonde Léa Badin. Quand on parle de la recherche, les gens imaginent en général des hommes âgés avec une blouse blanche et des lunettes. Avec ce projet, on montre qu’il n’y a pas que ça. On peut être une femme, jeune… »

La diversité des disciplines est aussi représentée : histoire, microbiologie, sciences de l’éducation, sciences du langage…

Les planches des quatre premières éditions, illustrant une grande variété de sujets, sont compilées dans un livret accessible en ligne.

Du lien dans les labos

Au sein des laboratoires, ces supports de médiation suscitent également des discussions. « On a accroché la BD dans les bureaux de ma structure de recherche et depuis beaucoup de personnes s’arrêtent pour discuter avec moi, observe Jeanne Seressia. Il y en a qui me disent qu’ils ont beaucoup mieux compris ce que je faisais dans ma thèse. C’est super, ça crée du lien ».

Cela donne également envie de participer aux autres doctorants. Mais pas seulement. Car les chercheuses et chercheurs plus expérimentés s’intéressent aussi à la BD. « On me demande très régulièrement, et de plus en plus le contact des artistes pour des projets de recherche, s’amuse Alice Nué. Ça a provoqué un mouvement ».

IA et sensibilisation au droit d’auteur

Face à l’augmentation des usages d’outils d’intelligence artificielle générative, la responsable du pôle Saps a fait évoluer l’information qu’elle délivre aux chercheurs sur les droits d’auteur appliqués aux bandes dessinées. Elle a travaillé avec le pôle juridique de l’université pour éditer une charte éthique et réécrit les contrats passés avec les autrices et auteurs pour prendre en compte leurs inquiétudes et les sécuriser davantage.

« Quand je rencontre pour la première fois les doctorants sélectionnés, je leur explique ce que prévoient les contrats avec les artistes, détaille-t-elle. Ils auront le droit de partager la BD mais il faudra systématiquement citer l’artiste et ils ne seront autorisés à récupérer ni le scénario ni les images pour les remettre dans l’IA et produire d’autres illustrations ».