Vie des campus

« Il n’est pas utile de souffrir pour réussir son doctorat » (Édouard Giudicelli, UCO)


Près d’une personne doctorante sur cinq en SHS envisage d’abandonner sa thèse au cours de son parcours. Derrière ce chiffre se cachent des difficultés de recherche, des incertitudes professionnelles, mais aussi des enjeux de santé mentale encore peu pris en compte. Pour Campus Matin, Édouard Giudicelli, maître de conférences en psychologie cognitive à l’Université catholique de l’Ouest, analyse les facteurs susceptibles de fragiliser l’engagement doctoral et évoque les pistes d’un accompagnement plus attentif aux réalités humaines de la thèse.

« Il n’est pas utile de souffrir pour réussir son doctorat » (Édouard Giudicelli, UCO)
« Il n’est pas utile de souffrir pour réussir son doctorat » (Édouard Giudicelli, UCO)

En France, les taux d’abandon au cours du doctorat varient considérablement selon les disciplines et les années. Ils oscillent entre 0 et 5 % pour les sciences dites dures, mais ont parfois dépassé les 30 % pour les sciences humaines et sociales (SHS).

Édouard Giudicelli, maître de conférences en psychologie cognitive à l’Université catholique de l’Ouest (UCO), a consacré ses travaux de thèse au rôle que jouent les dispositions émotionnelles et la personnalité des personnes doctorantes dans l’intention d’abandonner. Pour Campus Matin, il revient sur les principales difficultés rencontrées par les jeunes chercheuses et chercheurs, et évoque des pistes pour améliorer leur accompagnement.

Quelles sont les principales causes qui poussent un ou une doctorante à envisager l’abandon ?

Edouard Giudicelli, Maître de conférences en Psychologie cognitive à l’université catholique de l’ouest (UCO)  - © D.R.
Edouard Giudicelli, Maître de conférences en Psychologie cognitive à l’université catholique de l’ouest (UCO) - © D.R.

Mes questionnaires ont montré que les difficultés rencontrées dans le travail de recherche sont l’un des principaux facteurs de l’intention d’abandonner. Il y a par exemple le fait de ne pas trouver de sens à son travail de thèse, d’avoir le sentiment qu’il ne sera pas utile pour la société. Il y a aussi l’incapacité à obtenir les résultats espérés ou à commencer l’écriture du manuscrit.

Ces problèmes sont, selon moi, en partie liés à la direction. En effet, il ne faut pas oublier que les doctorants sont des étudiants. Ce sont des chercheurs qui se forment. Ils n’ont pas encore de recul et, même s’ils savent en s’engageant que le doctorat est difficile, ils n’ont pas forcément véritablement conscience des difficultés qu’ils vont rencontrer.

Dans ce contexte, je pense que l’un des rôles du directeur est justement d’arriver à remobiliser ses doctorants, de leur expliquer qu’il est normal d’échouer parce que, dans la recherche, des échecs, il y en a tout le temps. Il y a des articles et des demandes de financements qui sont refusés, des communications qui ne se passent pas très bien… Cela peut créer des moments de solitude.

Ces moments de solitude ne sont pas rares. Dans votre thèse, vous notez que le directeur ou la directrice de recherche peut être la personne la plus importante dans l’entourage académique de la personne doctorante. Une mauvaise entente avec sa direction influence-t-elle sa motivation ?

Oui, c’est un facteur qui augmente le risque d’abandon sur le long terme. Lorsque l’on ne parle pas de problèmes majeurs qui doivent être immédiatement signalés comme les gros conflits ou le harcèlement moral, les doctorants peuvent accepter de ne pas toujours très bien s’entendre avec leur directeur de thèse.

Mais s’ils ne partagent pas la même conception du travail à accomplir, de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée ou s’il y a, par exemple, des difficultés de communications qui ne sont pas résolues, cela peut mener progressivement au désengagement des doctorants, des directeurs ; ou des deux. C’est un vrai problème puisque l’isolement et le manque de suivi régulier sont aussi des déclencheurs de l’intention d’abandonner.

Les doctorants qui ont des directrices ou des directeurs très présents sont-ils par conséquent moins susceptibles d’abandonner ?

Oui, même si tout dépend, vous l’aurez compris, de la qualité et de l’adéquation de cette présence. On observe à cet égard que plus les directeurs ont d’expérience dans la supervision, plus les doctorants sont satisfaits de leur encadrement.

Il y a aussi des différences en fonction des disciplines. J’ai travaillé sur les sciences humaines et sociales, mais je me suis aperçu que les sciences dites dures bénéficient d’une culture plus orientée vers l’accompagnement, sans doute parce que leurs travaux nécessitent souvent du matériel et donc une présence dans les laboratoires, des réunions hebdomadaires, etc. Au contraire, dans les disciplines littéraires, les doctorants sont rarement amenés, par exemple, à coécrire un article. Ils travaillent donc davantage seuls.

EN CHIFFRES

En 2020, 21,78 % des doctorants interrogés en SHS déclaraient avoir eu l’intention d’abandonner au cours de l’année. L’intention d’arrêter sa thèse n’est pas linéaire. Elle est de 7,4 % en première année, mais grimpe progressivement jusqu’à 32,6 % en troisième année (pic critique), avant de redescendre en quatrième année (20 %) puis de remonter pour atteindre environ 45 % en sixième année.

Y a-t-il des choses à mettre en place pour améliorer les relations entre les personnes doctorantes et leurs encadrants ?

Bien sûr. Des interventions ou des formations inspirées des travaux de psychologie positive pourraient par exemple être bénéfiques. Je pense notamment aux recherches de Rebecca Sankland, professeure des universités en psychologie à l’Université Lumière Lyon 2. Elle a testé des interventions qui aident les doctorants et les directeurs de thèse à travailler ensemble et favorisent les échanges.

Votre travail de thèse portait sur l’impact des dispositions émotionnelles des doctorants et de leur personnalité sur leur intention d’abandonner. Faudrait-il, selon vous, davantage intégrer ces paramètres dans l’accompagnement des doctorants ?

Je pense que oui. Je n’incite pas du tout les directeurs de thèse ou les universités à faire passer des tests de personnalité comme cela se fait par exemple aux États-Unis. Mais il est toujours utile de s’intéresser à la personnalité et au tempérament des personnes avec qui on travaille, surtout quand on va avoir une grande influence sur elles.

Cela peut permettre d’adapter le suivi en fonction des particularités organisationnelles ou émotionnelles de chaque personne. Un doctorant moins consciencieux bénéficierait par exemple d’un accompagnement plus structuré, un doctorant très anxieux aurait davantage besoin d’être rassuré…

Les directrices et les directeurs de thèse sont-ils sensibles à cette question ?

Nniveaux d’anxiété et de dépression très élevés

Je n’en ai pas l’impression. Il y a des niveaux d’anxiété et de dépression chez les doctorants qui sont très élevés : dans mes échantillons, plus de la moitié des doctorants présentaient des symptômes d’anxiété ! Pourtant, les enseignants-chercheurs à qui j’ai pu en parler se sont montrés assez peu intéressés.

Je pense que c’est parce qu’il existe à l’université l’idée que, dans le doctorat, on doit souffrir pour réussir. À mon avis, ce n’est pas forcément utile. Bien au contraire, cela crée chez le doctorant la culpabilité constante de ne pas travailler ou de ne pas travailler assez. Beaucoup voudraient mener une thèse parfaite. Cet objectif est bien sûr inatteignable. Mais ils sont parfois incités à le poursuivre par leurs directeurs.

Il faudrait réussir à changer d’état d’esprit pour prendre davantage en compte les aspects humains du doctorat, mais je crois qu’il sera très difficile d’agir là-dessus, car ces représentations sont profondément ancrées.

Nous avons surtout parlé d’émotions négatives, mais le doctorat est aussi associé à des émotions positives…

Absolument, il y a de la satisfaction, de la fierté et beaucoup de choses positives dans le doctorat et c’est important de le dire. Mais il faut apporter de la nuance : ce n’est pas parce que l’on ressent des émotions positives que l’on peut s’épanouir quelque part, que l’on ne peut pas se sentir isolé, très anxieux ou même déprimé.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que le sentiment de fierté lié au sens de l’activité de recherche est associé à une volonté de poursuivre le travail de thèse, alors que la fierté liée au statut de doctorant et à sa valorisation sociale accentue plutôt l’anxiété et les émotions négatives.

Parmi les éléments qui favorisent les émotions négatives pendant la thèse, vous citez aussi l’incertitude concernant la suite de la carrière. Informer davantage les jeunes sur les débouchés professionnels possibles après le doctorat permettrait-il de les aider à mieux le vivre ?

Je pense en effet qu’il est important de communiquer sur le sujet, de dire aux doctorants qu’il y a des possibilités d’insertion professionnelle. Mais peut-être que la première étape est de les convaincre que leur recherche va avoir une importance, d’une manière ou d’une autre. Les thèses ont une importance dans notre société.