Métiers
&
carrières

Doctorat et parentalité : « Ce n’est pas fou d’avoir un enfant »


Accueillir un bébé pendant sa thèse de doctorat n’est pas chose courante. Entre peur de la précarité, peur de subir des discriminations et injonction à se consacrer entièrement à la recherche, de nombreuses personnes doctorantes retardent leur projet parental. Mais d’autres décident de franchir le pas, contribuant à faire évoluer les représentations et à bousculer les normes universitaires.

Doctorat et parentalité : « Ce n’est pas fou d’avoir un enfant »
Doctorat et parentalité : « Ce n’est pas fou d’avoir un enfant »

« Je me suis dit : “Stop, je ne vais pas me priver d’une chose dont j’ai envie pour un travail qui n’est pas fini et dont les débouchés sont incertains”. »

En 2022, Marie Janot Caminade, aujourd’hui docteure affiliée à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP) à l’Université Paris Nanterre, a fait le choix d’avoir un enfant avant d’avoir achevé son doctorat.

Cette décision a pu surprendre sa famille et ses camarades car rares sont les personnes doctorantes à entrer dans la parentalité. Celle-ci est souvent perçue comme incompatible avec les exigences académiques du doctorat, qui impose, selon la représentation dominante, une forme d’engagement permanent. « Il y a une injonction à être une chercheuse totale », analyse la chercheuse, autrice d’un article The Conversation sur le désir de maternité des jeunes chercheuses face à la précarité.

Docteure affiliée à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP) à l’université Paris Nanterre - © Jérémy Rémond
Docteure affiliée à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP) à l’université Paris Nanterre - © Jérémy Rémond

Plus tôt au cours de sa thèse, la trentenaire avait eu recours par deux fois à l’avortement « pour pouvoir continuer à travailler dans le monde académique ». La deuxième fois, elle était alors attachée temporaire d’enseignement (ATER) à Lyon et vivait dans un logement social à Paris. « C’était vraiment très compliqué mais je ne pouvais pas prendre le risque de tout quitter pour un contrat d’un an », explique-t-elle.

À cette époque, c’est « vraiment à contrecœur » qu’elle fait le choix d’avorter : Je l’ai très mal vécu parce que je voulais avoir cet enfant. Cela a été le début de questions presque existentielles », se souvient la docteure. Elle décide finalement de poursuivre une troisième grossesse débutée lors de la dernière année d’un travail de recherche qui en a duré huit au total.

Une insécurité statutaire

L’incertitude professionnelle et la précarité financière, souvent associées aux situations des personnes doctorantes (statut étudiant, contrats doctoraux trop courts, périodes de chômage entre les éventuelles vacations) poussent souvent ces dernières à retarder le moment de fonder une famille, malgré un désir d’enfant parfois très fort.

« Le cadre réglementaire et juridique actuel du doctorat ne permet pas d’assurer une stabilité économique aux personnes doctorantes », constate Elena Mascarenhas, scientifique préparant une thèse en droit et philosophie à l’Université Lyon 2, financée par un contrat doctoral de trois ans.

Après avoir eu un enfant au cours de son master, l’universitaire en a accueilli un second pendant sa troisième année de doctorat. Sa situation lui a permis de bénéficier d’un congé maternité de trois mois et demi, comme le prévoit la loi.

Mais ce droit, « censé protéger les personnes enceintes », crée aujourd’hui une difficulté « impensée » pour qui l’utilise en début ou milieu de doctorat : « La fin de mon contrat financé ayant été repoussée, elle ne coïncide plus avec la période des recrutements d’ATER, un contrat qui permet aux doctorants en quatrième année de thèse d’avoir un financement. Je vais donc probablement me retrouver au chômage jusqu’en septembre 2027 », regrette Elena Mascarenhas. Son travail de recherche se poursuivra donc, pendant cette période, dans des conditions plus précaires.

Cette idée de vocation est dangereuse

« L’insécurité statutaire renforce une idée qui fait de la recherche une vocation et non un métier classique. Cette idée de vocation est dangereuse à de multiples égards, notamment parce qu’elle permet le travail gratuit », estime Marie Janot Caminade. Dans ce cadre, le congé maternité est parfois envisagé comme une « opportunité de recherche gratuite » plutôt que comme un temps dédié au repos et à la famille.

La docteure rapporte ainsi que certaines de ses « enquêtées » ont reçu des sollicitations professionnelles alors qu’elles étaient officiellement en congé, certains de leurs collègues considérant implicitement que ce temps « libéré de certaines charges » pouvait par exemple être réinvesti dans l’organisation d’événements scientifiques. « Il est parfois mal vu de ne pas utiliser ce congé pour faire de la science, souligne-t-elle.

Un impact négatif de la parentalité sur les carrières

Elena Mascarenhas - © Elena Mascarenhas
Elena Mascarenhas - © Elena Mascarenhas

C’est en réalité toute la vie de la personne doctorante qui doit être dédiée à la recherche. L’exigence de productivité et de mobilité conditionne par la suite l’obtention d’un poste de titulaire. Pour les jeunes parents, des pénalités liées à la famille sont alors observées.

Selon une étude de la London School of Economics and Political Science menée au Danemark et publiée en 2026, la probabilité d’occuper un emploi universitaire baisse notablement après la naissance du premier enfant.

La probabilité d’occuper un emploi universitaire baisse après la naissance du premier enfant

Les effets diffèrent cependant en fonction du genre du parent. Ainsi, huit ans après la naissance, les hommes voient leurs chances d’être en poste réduites de 14 % contre 29 % pour les femmes (9 et 23 % juste après l’arrivée de l’enfant). À ce stade de leur carrière, ces dernières ont un taux de publication annuel de 31 % inférieur à celui des pères.

En France, 74 % des femmes chercheuses et enseignantes-chercheuses estiment que la parentalité a eu un impact négatif sur leur carrière, contre 42 % des hommes, d’après un rapport ministériel de 2018. Cela tient notamment au fait qu’elles assument encore la majeure partie du travail domestique et, en particulier, la gestion des imprévus.

La peur d’être pénalisé

Les pénalités liées au fait d’être parent, pendant ou après le doctorat, ne disent pas forcément leur nom. Il est en effet plutôt rare que des remarques ou critiques directes soient formulées. En revanche, il y a, selon Elena Mascarenhas, une « crainte généralisée », en particulier chez les femmes, concernant les conséquences de la parentalité. « J’ai pu échanger avec des doctorantes qui m’ont confié qu’elles désiraient avoir des enfants mais qu’elles ne le feraient jamais pendant le doctorat, par peur qu’on ne les pénalise sans le leur dire », rapporte l’universitaire.

« Tout cela est internalisé, précise Elena Mascarenhas. Nous n’avons pas besoin que quelqu’un nous dise qu’il ne faut pas avoir d’enfant. Les femmes en particulier, ou les minorités, ont intégré l’idée qu’il ne fallait pas trop parler de sa vie familiale pour se préserver ».

Des femmes qui vont cacher leur grossesse

Cela peut inciter à mettre en place des comportements de dissimulation ou, en tout cas, à faire preuve de beaucoup de « discrétion », abonde Marie Janot Caminade : « Il y a par exemple des femmes qui vont cacher leur grossesse pour ne pas être blacklistées de certains laboratoires et des processus de recrutement ».

Il ne faudrait pas non plus, ajoute-t-elle, sous-estimer la réaction de certains collègues à l’égard de la maternité : « On peut avoir des remarques qui nous réassignent à une place de mère, se voir par exemple conseiller de passer du temps avec ses enfants plutôt que d’écrire un article… ». La personne doctorante peut également être exclue de certains événements parce que d’autres ont jugé, à sa place, que ce n’était pas prioritaire pour elle.

« Il y a une injonction à être une femme totale, et donc une mère, qui vient se heurter à l’injonction d’être une chercheuse totale », décrit la docteure. Ainsi considérées, les deux activités sont forcément incompatibles. Pourtant, les personnes doctorantes qui accueillent un enfant montrent bien que cela n’est pas impossible.

À côté des contraintes classiques liées à la parentalité, elles pointent aussi ce que la parentalité apporte de positif pendant le doctorat. « Je me suis rendu compte que je travaille de manière beaucoup plus efficace depuis que j’ai des enfants parce que je délimite mieux mes temps de travail », raconte par exemple Elena Mascarenhas. « J’ai plus de satisfaction au quotidien parce que je me sens efficace dans mon travail, donc utile, et que je suis dans le temps présent avec mes enfants quand je les retrouve. Cela m’a apporté un équilibre de vie énorme », détaille l’universitaire.

La question de la représentation

L’arrivée d’un enfant peut aussi apporter un « sentiment de stabilité » face aux incertitudes de la thèse, rapporte Marie Janot Caminade. Elle est en tout cas mieux vécue lorsque la direction de thèse se montre soutenante et bienveillante. Marie Janot Caminade et Elena Mascarenhas ont eu cette chance.

J’ai emmené mon bébé à un colloque de droit

« Ma direction a réagi de manière simple et humaine à l’annonce de ma grossesse. J’ai trouvé cela très rassurant », confie Elena Mascarenhas. À l’époque, l’universitaire aurait aimé voir des personnes enceintes dans les milieux académiques : « Cela m’aurait permis de me dire ‘ce n’est pas fou d’avoir un enfant, c’est possible’. La question de la représentation est très importante ».

Investir avec des enfants les espaces dont ils sont d’ordinaire absents contribue déjà, à cet égard, à faire bouger les lignes. « J’ai emmené mon bébé à un colloque de droit. Ce n’était pas un acte militant, mais je savais que cela ferait du bien au féminisme. En réaction, j’ai reçu des félicitations et des remerciements », raconte Elena Mascarenhas. Ma seule présence a fait émerger une réflexion sur l’accessibilité des événements scientifiques aux parents ».