Vie des campus

VSS en stage et en alternance : « Malgré leur ampleur, c’est souvent la loi du silence qui l’emporte »


Les violences sexistes et sexuelles (VSS) en stage ou en alternance ne sont pas rares, mais elles sont encore trop peu signalées. Dans ce contexte, les établissements du supérieur mettent en œuvre des dispositifs qui visent notamment à former et sensibiliser les étudiantes, les étudiants et les personnels sur ces situations et les prises en charge proposées. Leur mise en œuvre et leur efficacité dépendent toutefois en partie de l’engagement et des moyens des établissements.

VSS en stage et en alternance : « Malgré leur ampleur, c’est souvent la loi du silence qui l’emporte »
VSS en stage et en alternance : « Malgré leur ampleur, c’est souvent la loi du silence qui l’emporte »

Près d’une étudiante ou d’un étudiant sur trois a déjà vécu au moins une violence sexiste ou sexuelle en stage ou en alternance. C’est le constat dressé par l’association Balance ton stage dans son État des lieux national publié en septembre 2026. Le rapport, basé sur environ 4400 réponses, met en évidence un phénomène encore peu documenté.

« Les violences sexistes et sexuelles en stage et en alternance étaient un peu un angle mort de la recherche sur les VSS dans l’enseignement supérieur », explique Camille Dubourdieu-Rayrot, co-fondatrice de l’association et formatrice. « Nous avons voulu mettre l’accent sur ce moment très particulier où l’étudiant n’est pas véritablement à l’école et pas véritablement dans l’entreprise », précise-t-elle.

L’angle mort de la recherche sur les VSS

Lorsque des violences se produisent dans ce contexte, les étudiantes et les étudiants ne savent pas forcément vers qui se tourner pour signaler la situation ou obtenir de l’aide. Pour autant, « la responsabilité n’est pas diffuse. Elle est partagée entre l’établissement et l’entreprise, et chaque partie a des obligations distinctes », souligne Sarah Boratav, Cheffe de projet égalité-diversité, responsable du dispositif de signalement « Dalida » à l’Université Paris-Saclay et formatrice sur les VSS dans l’ESR pour la Conférence permanente des chargé.e.s de mission égalité et diversité (CPED).

Sur les lieux du stage ou de l’alternance, c’est d’abord à l’organisme d’accueil qu’il incombe, conformément au Code du travail, de garantir la sécurité des étudiants en prévenant les VSS, en les faisant cesser et en sanctionnant les auteurs.

Du côté des établissements, la loi impose, depuis 2019, la mise en place d’un dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d’agissements sexistes. Les étudiants peuvent le mobiliser même si les VSS signalées ont eu lieu dans leur entreprise, leur association ou leur administration d’accueil. Ils peuvent également en parler à leurs enseignants référents qui doivent les écouter, les protéger et les orienter vers les services compétents pour leur fournir par exemple une aide juridique ou psychologique.

Pas de « pénalisation académique »

Sarah Boratav, Cheffe de projet égalité-diversité, responsable du dispositif de signalement « Dalida » à l’Université Paris-Saclay et formatrice sur les VSS dans l’ESR pour la CEPD - © Corine Hameau
Sarah Boratav, Cheffe de projet égalité-diversité, responsable du dispositif de signalement « Dalida » à l’Université Paris-Saclay et formatrice sur les VSS dans l’ESR pour la CEPD - © Corine Hameau

En pratique, le nombre de signalements est faible. Dans l’enquête de Balance Ton Stage, seuls 18 % des répondants ayant vécu des VSS les ont signalées (dont 12 % à leur organisme d’accueil, 4 % à leur établissement scolaire et 2 % aux deux). « L’un des principaux constats de notre enquête, c’est que malgré l’ampleur des VSS, c’est souvent la loi du silence qui l’emporte », déplore Camille Dubourdieu-Rayrot.

Près de 70 % des étudiants n’ayant pas réagi au moment des faits expliquent notamment avoir voulu éviter les conflits ou les tensions. « C’est ce qui remonte le plus, et c’est étroitement lié, je pense, à l’idée de ne pas faire de vague pour éviter de compromettre son avenir professionnel », commente-t-elle. La peur des représailles ou des conséquences sur la carrière est d’ailleurs mentionnée par 23 % des victimes restées d’abord sans réaction.

Face à ces constats, l’association Balance ton Stage et le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (dans son Plan national d’action contre les violences sexistes et sexuelles dans l’ESR pour 2021-2025) recommandent, entre autres, de systématiser l’inscription de clauses relatives aux VSS dans les conventions de stage ou les contrats d’apprentissage, et d’y faire figurer les coordonnées du dispositif de signalement de l’établissement.

« Cela permet notamment de rappeler à l’organisation ses obligations légales et d’informer les étudiants sur leurs droits et les recours possibles », explique Camille Dubourdieu-Rayrot. Elle insiste sur le fait que la survenue de VSS, ou d’une quelconque autre forme de discrimination, doit être un motif valable de rupture de convention de stage ou de contrat d’apprentissage, sans « pénalisation académique ». La validation du cursus ne doit pas, par exemple, être empêchée en raison d’une interruption de stage ou d’alternance provoquée dans ce contexte. « C’est vraiment très important de le noter parce qu’il s’agit d’une des plus grandes peurs des étudiants », rapporte la co-fondatrice de l’association.

À l’Université Paris Saclay, un article du contrat d’apprentissage insiste sur ce point. Lorsque des faits de discrimination se produisent et entraînent l’arrêt anticipé du stage ou de l’alternance, l’établissement peut aider l’étudiant à trouver une nouvelle structure d’accueil, permettre le report d’un stage ou proposer d’autres modalités de validation qui prennent en compte les compétences déjà acquises. « Cela peut être un rapport écrit de la partie de stage réalisée, indique Sarah Boratav. Les responsables de formation sont assez inventifs ».

Respecter la volonté des étudiants

Rassurer les étudiants sur le fait qu’ils seront entendus, activement soutenus et respectés dans leurs choix par l’établissement est essentiel. Certains d’entre eux n’ont pas confiance dans la capacité à agir des dispositifs, craignent de perdre le contrôle de la situation s’ils les saisissent, ou ignorent leur existence.

Nos dispositifs restent mal identifiés

« Nos dispositifs restent mal identifiés malgré tous les efforts que nous faisons pour communiquer dessus dès les amphis de rentrée, notamment sur les réseaux sociaux et via les associations étudiantes. », regrette Sarah Boratav. « Dans notre communication, nous précisons bien que la démarche reste entre leurs mains. À chaque nouvelle étape nous demandons toujours leur accord explicite avant de continuer. Il est important qu’ils sachent que l’on respecte leur temporalité et leur volonté », ajoute la responsable du dispositif de signalement.

Les établissements ne disposent pas de pouvoir d’enquête mais ils peuvent notamment contacter les organismes d’accueil qui pourront, entre autres, adapter le cadre du stage ou de l’alternance et sanctionner les auteurs de VSS si les faits signalés sont matérialisés. Les agents du service public ont par ailleurs l’obligation de faire un signalement au procureur de la République lorsqu’ils prennent connaissance d’un crime ou d’un délit dans le cadre de leurs fonctions.

Un manque de formation des encadrants

Camille Dubourdieu-Rayrot, co-fondatrice de l’association Balance ton stage et formatrice - © D.R.
Camille Dubourdieu-Rayrot, co-fondatrice de l’association Balance ton stage et formatrice - © D.R.

L’efficacité « perçue » des dispositifs est variable d’un établissement à l’autre, selon le rapport de Balance Ton Stage. Dans l’enquête, 43 % des étudiants ayant signalé des faits de VSS à leur établissement rapportent une prise en charge complète (contre 19 % des étudiants ayant réalisé un signalement à leur organisation). « C’est assez inégal, observe Camille Dubourdieu-Rayrot. Souvent, il y a de l’écoute et du soutien mais c’est au moment de l’accompagnement et du traitement du signalement qu’il y a un manque ».

Elle note que les prises en charge qui se passent bien, selon les étudiants, reposent parfois en grande partie sur l’engagement exceptionnel d’un enseignant ou autre membre du personnel particulièrement investi. Tous ne se sentent pas cependant suffisamment outillés pour réagir de manière adaptée lorsqu’un étudiant rapporte des faits de VSS. Les tutrices et les tuteurs ne sont pas encore systématiquement formés, note à cet égard Sarah Boratav. C’est un chantier commun à de nombreux établissements ».

Pour les accompagner, la Conférence permanente des chargé.e.s de mission égalité et diversité (CPED) propose à tous les établissements de l’ESR des formations nationales ou régionales visant notamment à professionnaliser les dispositifs d’écoute et de signalement. Elles sont financées par le Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace (MESRE).

L’association Balance Ton Stage propose également de former les personnels encadrants pour les aider à réagir face à des situations de VSS, à les repérer et à les qualifier, même quand les étudiants tendent à minimiser les faits.

Elle a aussi participé à la création du guide de l’Université Gustave Eiffel « Violences sexistes et sexuelles en stage : Informer, orienter et accompagner les étudiant·es ». Ce livret destiné aux encadrants se veut très pratique. Il intègre par exemple des supports clés, comme un mail type à envoyer aux étudiants avant leur départ en stage.

La méconnaissance des notions juridiques

La nécessité de sensibiliser les étudiants aux VSS dans le monde professionnel avant leur départ en stage ou en alternance est la première recommandation de Balance Ton Stage, car la minimisation des faits et la méconnaissance des notions juridiques de base contribuent à expliquer le sous-signalement. « Ils ont souvent un seuil d’acceptabilité très élevé », remarque Camille Dubourdieu-Rayrot.

À Paris-Saclay, des formations et des actions de sensibilisation sont proposées « non seulement aux étudiants, mais aussi aux maîtres et maîtresses d’apprentissage, ainsi qu’à tous les responsables de formation susceptibles d’envoyer des étudiants en stage », expose Sarah Boratav. Il leur est notamment demandé de valider un FUN-MOOC « Agir contre les VSS », par ailleurs accessible à tous et obligatoire pour les doctorants, les encadrants et les personnes passant leur habilitation à diriger des recherches (HDR) dans l’établissement. « C’est un module très pratique qui permet de sensibiliser facilement le plus de monde possible. Il nous serait difficile de former tous les étudiants et les personnels en présentiel », précise la Cheffe de projet égalité-diversité.

Une question de portage politique

Dans un contexte de tensions budgétaires pour les établissements publics, les services chargés de lutter contre les VSS n’ont pas toujours les ressources nécessaires pour assurer pleinement leurs missions.

Pour Sarah Boratav, la capacité à combattre les VSS dans l’ESR est aussi une question de portage politique. Au sein des établissements, l’existence d’une vice-présidence dédiée aux enjeux d’égalité et de diversité donne par exemple « de la visibilité à la lutte, des potentiels moyens humains et financiers lors des arbitrages budgétaires » et une légitimité à agir aux missions égalité diversité. « Sans portage politique fort, les moyens d’actions et les impacts restent limités », conclut-elle.