[Chroniques universitaires] La science sort des labos : raconter la recherche pour la partager avec tous
Une expérience à manipuler, une chercheuse à questionner, un phénomène quotidien à regarder autrement : chaque automne, la Fête de la science invite le public à franchir les portes de la recherche.
Mais derrière ces rencontres se cache un travail collectif, mobilisant laboratoires, services universitaires, médiateurs et partenaires locaux. Comment rendre accessibles des savoirs spécialisés, susciter la curiosité et faire vivre durablement le dialogue entre science et société ?
Décryptage de Joanna Robic, cheffe de projets communication à l’Université de Rennes et présidente de Comosup. Cet article s’inscrit dans notre série mensuelle “Chroniques universitaires”, en partenariat avec cette association des responsables communication des universités.
Un village, mille portes d’entrée vers la science
Sur un stand, une expérience intrigue. Quelques minutes plus tard, un enfant a compris pourquoi certains aliments changent de couleur, tandis qu’un adulte découvre que derrière une question aussi quotidienne que le goût se cachent des recherches en chimie, en biologie ou en neurosciences.
Dans un Village des sciences, la rencontre commence souvent par une surprise, une manipulation ou une question que l’on n’aurait pas pensé à poser.
Du 2 au 12 octobre 2026, la 35e édition de la Fête de la science invite ainsi à explorer les « Saveurs savantes », avec Thierry Marx pour parrain. Organisée par le ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, cette manifestation nationale rassemble des milliers d’événements gratuits en France métropolitaine, en Outre-mer et à l’international.
La rencontre commence souvent par une surprise
Laboratoires, universités, associations, musées et collectivités proposent des ateliers, des visites et des rencontres pour découvrir les sciences autrement. Au Havre, l’université accueille pendant trois jours un Village des sciences mêlant expériences, expositions et conférences.
Les visiteurs peuvent notamment y explorer les liens entre perception sensorielle et alimentation, ou découvrir comment la chimie révèle les couleurs d’une infusion. Le campus devient alors un lieu de rencontre ouvert à tous, où la recherche quitte ses espaces habituels pour se partager.
Dans les coulisses, toute une université se mobilise
Ces rendez-vous donnent à voir la science, mais aussi la diversité des personnes qui la font vivre. Derrière chaque atelier, il y a des chercheurs et des chercheuses qui ont choisi un sujet, imaginé une expérience et préparé une manière de l’expliquer.
Des doctorants et des étudiants participent à la médiation, racontent leurs travaux et découvrent parfois une autre façon de parler de leur discipline. Des personnels techniques contribuent à rendre les démonstrations possibles et à garantir leur bon déroulement.
La mobilisation dépasse largement les laboratoires. Dans les universités, les services chargés de la recherche, de la culture scientifique et de la communication, selon l’organisation propre à chaque établissement, coordonnent les initiatives, accompagnent les intervenants et organisent les rencontres avec le public.
La mobilisation dépasse largement les laboratoires
À l’échelle du territoire, les centres de culture scientifique, les associations, les musées, les établissements scolaires et les collectivités apportent leurs réseaux, leurs compétences et leurs lieux.
En Normandie, le Village des sciences du Havre est ainsi coordonné par l’Université Le Havre Normandie avec Science Action Normandie. Cette coopération illustre une réalité souvent moins visible que les animations elles-mêmes : la culture scientifique se construit à plusieurs, en reliant des acteurs qui n’ont ni les mêmes métiers ni toujours les mêmes contraintes.
Rendre accessible sans dénaturer
Pour une chercheuse ou un chercheur, expliquer son travail à un public non spécialiste n’a rien d’un exercice improvisé. Comment présenter plusieurs années de recherche en quelques minutes ? Par où commencer lorsque les résultats reposent sur des méthodes complexes, des hypothèses et des incertitudes ? Quels exemples choisir sans déformer ce que l’on cherche à démontrer ?
La médiation scientifique suppose de changer de point de vue. Il faut trouver une porte d’entrée familière, accepter les questions inattendues, parfois renoncer au vocabulaire de sa discipline. Il ne s’agit pas de simplifier la science jusqu’à la caricature, mais de donner à chacun les moyens d’en comprendre les démarches et les enjeux.
Changer de point de vue
La Nuit européenne des chercheurs et chercheuses, organisée dans plusieurs villes françaises et européennes, propose une autre manière de provoquer ces rencontres. Les scientifiques y racontent leur quotidien, leurs méthodes et leurs questionnements, dans des lieux ou des formats parfois inhabituels.
La démarche ne consiste pas seulement à présenter des résultats : elle permet aussi de découvrir comment se fabrique la connaissance, avec ses choix, ses tâtonnements et ses limites. Ces échanges participent à une ambition plus large que la seule transmission de savoirs.
À l’heure où les débats publics mobilisent des questions scientifiques complexes, comprendre comment se construit une connaissance, distinguer un résultat établi d’une hypothèse et pouvoir questionner celles et ceux qui produisent les savoirs sont autant de conditions pour exercer son esprit critique.
Une mission qui s’installe, mais reste fragile
La culture scientifique ne se résume pourtant pas à quelques journées d’animation. Elle s’inscrit dans une relation que les universités cherchent à construire dans la durée avec la société. Une enquête publiée en septembre 2026 par France Universités et le Réseau des vice-présidentes et vice-présidents Science et Société en témoigne. Parmi les 55 établissements répondants, 93 % déclarent avoir inscrit cette mission dans leurs documents stratégiques et 73 % disposent d’une vice-présidence dédiée.
Conférences, expositions, interventions en milieu scolaire et sciences participatives : les initiatives sont nombreuses et les universités jouent un rôle structurant dans les territoires, en lien avec les acteurs culturels, associatifs et les médias. Mais cette dynamique reste fragile. Le manque de financements est cité par 63 % des établissements répondants, l’insuffisance des ressources humaines par 45 % et l’incertitude du soutien politique par 71 %.
Les universités jouent un rôle structurant
Ces chiffres rappellent que le dialogue entre science et société demande du temps, des compétences et des moyens. Il suppose aussi que l’engagement des scientifiques et des personnels d’appui soit reconnu, au-delà des événements qui le rendent ponctuellement visible.
Comment toucher les personnes qui ne franchissent pas spontanément les portes d’une université ? Comment prolonger une rencontre, entretenir la curiosité suscitée par une expérience et permettre à des publics éloignés de la recherche de s’en saisir ? Ces questions ne se règlent pas en dix jours. Elles invitent les établissements à penser la culture scientifique comme une mission continue, inscrite dans leurs relations avec leur environnement.
Raconter la science, créer des liens
Pour que ces rencontres existent, il faut aussi les faire connaître, identifier les bons relais, préparer les prises de parole et donner une continuité aux initiatives. Les équipes de communication y contribuent, aux côtés des services de recherche et de culture scientifique.
Leur rôle ne consiste pas à se substituer aux chercheurs ni aux médiateurs, mais à relier les acteurs, à rendre les propositions visibles et à permettre aux publics de s’en saisir. Partager la science ne se résume donc pas à ouvrir les portes d’un laboratoire quelques jours par an.
Il faut créer les occasions de la rencontre, trouver les mots pour rendre les recherches accessibles et faire circuler les questions dans les deux sens. Car le dialogue entre science et société ne se construit pas seulement lorsque l’université présente ses découvertes : il prend aussi forme lorsqu’elle écoute les interrogations du public et lui donne la possibilité de participer à la conversation.
Chroniques universitaires
Chaque article de notre série « Chroniques universitaires » s’attache à un sujet structurant de la vie universitaire (orientation, égalité, doctorat, rentrée, international, réussite étudiante, science ouverte…), sans nécessairement s’appuyer sur un événement précis. L’objectif est de donner à voir les dynamiques humaines, professionnelles et collectives à l’œuvre dans les universités.
Le point de vue est porté par un professionnel de la communication, non comme expert mis en avant, mais comme observateur privilégié, capable de relier les acteurs, les missions et les temporalités.