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Accréditation des diplômes : quand les élèves ingénieurs passent de l’autre côté


Impliqués dans les missions d’évaluation de la Commission des titres d’ingénieur, des étudiants apportent leur regard singulier dans les équipes d’experts. C’est l’occasion pour eux de sortir de leur rôle d’usager pour se glisser dans les coulisses des formations et adopter une vision à 360° sur l’enseignement supérieur. Une expérience exigeante, mais formatrice.

Accréditation des diplômes : quand les élèves ingénieurs passent de l’autre côté
Accréditation des diplômes : quand les élèves ingénieurs passent de l’autre côté

« Voir au-delà de son vécu d’étudiant et de sa formation » : c’est notamment ce que permet l’expérience d’Expert élève ingénieur (EEI), explique Cyprien Plane, étudiant en troisième année à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles (ENSAIT). Comme une trentaine d’autres élèves ingénieurs chaque année, il a été recruté par la Commission des titres d’ingénieur (CTI) pour participer à l’évaluation des formations en vue de l’accréditation des diplômes.

Après avoir été président du Bureau national des élèves ingénieurs (BNEI), il souhaitait, entre autres choses, améliorer sa compréhension de l’« écosystème » des écoles. « On connaît plus ou moins bien le fonctionnement de son propre établissement, mais découvrir celui des autres est extrêmement intéressant », explique-t-il. Le jeune homme, qui exerce ce mandat depuis 2024, n’a encore participé qu’à une mission d’évaluation, mais il a trouvé l’expérience « incroyable » et estime avoir déjà « beaucoup appris ».

Sa principale surprise ? La multiplicité des critères d’accréditation définis par le référentiel « Références et orientations » de la CTI, et le poids accordé à chacun. « J’imaginais que la partie consacrée à la formation serait beaucoup plus développée que les autres, mais en réalité la répartition est assez équilibrée et tout a de l’importance », remarque-t-il.

Les experts s’intéressent aussi bien à la gouvernance de l’école, qu’aux partenariats, à la dimension internationale, aux formations, à la recherche, au recrutement des élèves, à la vie étudiante, et à l’insertion professionnelle. Ils se concertent avant l’évaluation pour se répartir la rédaction des différentes parties du rapport, en fonction des envies et des expériences de chacun.

« Une échelle de comparaison »

Cyprien Plane s’est chargé de la vie étudiante, comme la grande majorité des EEI. « Les étudiants s’en occupent dans 95 % des cas », constate Solange Pisarz, directrice exécutive de la CTI. « Ils ont une véritable valeur ajoutée sur ce sujet puisqu’ils l’expérimentent au quotidien. Cela permet d’avoir un regard plus aiguisé », détaille-t-elle.

La présence d’étudiants au sein des panels d’évaluation est requise par les standards européens de l’assurance qualité dans l’enseignement supérieur (European Standards and Guidelines ou ESG) qui confèrent à la CTI une reconnaissance européenne. Conformément à ces normes, toutes les catégories de « pairs » (experts académiques, socio-économiques et étudiants) sont représentées parmi les experts.

« Le principe de collégialité est très important, souligne à cet égard Solange Pisarz. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. En croisant les expériences et les regards, on obtient une vue à 360° sur l’école auditée. »

« On est interdépendants », abonde Cyprien Plane. Ne connaissant pas tous les membres du panel, l’étudiant appréhendait un peu ce travail d’équipe « mais la confiance s’est très vite installée ». Il avait également des interrogations sur le déroulement « concret » de sa mission « découverte », la théorie ayant été abordée pendant une journée dédiée à la formation des EEI. L’établissement à évaluer, l’INSA Lyon, représentait par ailleurs, selon lui, un défi particulier en raison de sa taille et du nombre élevé de formations à accréditer (une dizaine). « Mais je n’avais pas peur, précise-t-il. Je savais que ça allait bien se passer. »

« Le collectif l’emporte »

Solange Pisarz, directrice exécutive de la CTI - © D.R.
Solange Pisarz, directrice exécutive de la CTI - © D.R.

Selon Solange Pisarz, l’expérience se déroule sans accroche dans la très grande majorité des cas. « Nous les formons, nous les assistons. S’ils ont des questions ou des difficultés, ils peuvent se tourner vers le reste du groupe et, en particulier, vers le rapporteur principal qui est là pour aider », précise-t-elle.

Il a pu arriver que certains étudiants trouvent le travail demandé trop dur, soient débordés, indisponibles ou simplement peu sérieux. Dans ces situations « le collectif l’emporte et rattrape le coup pour que l’école auditée ne souffre pas d’un défaut individuel », insiste Solange Pisarz.

Pour éviter que cela ne se produise, la sélection des EEI fait toutefois l’objet d’une attention particulière. Elle s’organise en coopération entre la CTI et le BNEI. Ce dernier effectue un premier tri parmi les quelque 200 candidatures reçues. Il transmet une cinquantaine de profils à l’équipe permanente de la CTI qui en retiendra entre 30 et 45. Les deux acteurs veillent notamment au respect de la parité ainsi qu’à une représentation diversifiée des écoles, tant sur le plan géographique qu’en matière de taille ou de spécialité.

La motivation est le principal critère évalué, mais la qualité de l’expression compte aussi pour beaucoup. Elle est essentielle pour la rédaction du rapport d’audit. Cette étape nécessite aussi une « capacité de synthèse » et « prend un peu de temps », concède Cyprien Plane, mais « le plus gros du travail est réalisé en amont de la visite, lors de la phase de lecture et d’appropriation des documents d’auto-évaluation fournis par l’établissement ». Cette préparation est cruciale puisqu’elle permet de comprendre le fonctionnement de l’école et de détecter les éventuels manques ou les points qui devront être éclaircis lors des échanges directs.

Trouver le temps

Cyprien Plane, étudiant en troisième année à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles - © D.R.
Cyprien Plane, étudiant en troisième année à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles - © D.R.

Entre le travail préparatoire, la visite (qui peut s’étendre sur plusieurs jours) et la rédaction du rapport, participer à une évaluation demande un investissement important. Alors qu’il arrive au dernier quart de son mandat de deux ans, Cyprien Plane n’a pas encore trouvé le temps de renouveler l’expérience. « J’ai dû refuser des audits parce que j’avais trop de cours sur certaines périodes », regrette-t-il.

« La participation à des missions d’évaluation est une charge de travail supplémentaire pour tous les experts, réagit Solange Pisarz. Ce n’est le métier de personne ». Les EEI peuvent toutefois avoir moins de latitudes dans la gestion de leurs emplois du temps. « Dans ce cas, nous fournissons bien sûr des attestations et demandons des autorisations d’absence. Et si les étudiants ont des difficultés avec leur école, nous intervenons », indique la directrice exécutive de la CTI. Cela reste toutefois assez rare, car l’engagement de l’EEI n’est pas perçu comme du temps perdu.

« Écouter, comprendre, reformuler, faire preuve d’empathie et de bienveillance… », énumère Solange Pisarz. Cette liste illustre la diversité des compétences que les étudiants peuvent développer. En plus d’acquérir des connaissances sur l’écosystème des écoles d’ingénieurs, ils apprennent à travailler « en mode projet », explique Cyprien Plane. Ils améliorent aussi leurs aptitudes relationnelles en animant des discussions au sein des panels.

Lors des échanges, l’expert doit s’abstenir de tout jugement et faire preuve d’« esprit critique » face à des déclarations parfois contradictoires ou révélatrices de tensions, ajoute le jeune homme. « Il ne faut pas accorder de crédit au bruit de couloir, confirme Solange Pisarz. Chaque affirmation doit être étayée par des preuves ». L’expert est également amené à « argumenter à l’écrit », détaille-t-elle, un exercice qui peut s’avérer difficile car peu habituel. De la « hauteur » et du « recul » sont nécessaires à cette démarche.

« Des liens se créent »

Au-delà de ces compétences, valorisable sur un CV, les EEI peuvent profiter des rencontres avec les experts académiques et socio-économiques pour développer leur réseau. « Des liens se créent aussi au sein des promos », remarque Cyprien Plane. Avec les personnes auditées en revanche la neutralité est de mise.

Les relations avec ces dernières sont d’un autre ordre. « Une attente se crée de la part des interviewés, indique Solange Pisarz. Ils espèrent que ce qu’ils auront pu dire servira à quelque chose et figurera dans le rapport. L’expert doit être à la hauteur de cette attente. Il lui faut s’assurer de ne pas trahir leurs propos, tout en respectant la confidentialité. C’est une lourde responsabilité. »

Le rôle des étudiants dans le processus d’évaluation devrait être renforcé par la révision 2027 des ESG, leur donnant plus de place dans les instances de gouvernance. « C’est une façon de faire entendre la voix étudiante au sein des structures d’enseignement supérieur et des agences d’assurance qualité », commente Solange Pisarz. À la CTI, le BNEI dispose d’un poste dans le bureau. « Avoir des étudiants dans les panels, c’est bien, explique la directrice exécutive. Mais pouvoir échanger avec eux en amont sur nos référentiels, nos pratiques et nos stratégies, c’est encore mieux. »