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Les CPJ : levier de carrière accéléré pour les enseignants-chercheurs ?


Les chaires de professeurs juniors, mises en place par la Loi de programmation de la recherche de 2021, représentent une nouvelle voie d’accès aux corps des professeurs des universités et des directeurs de recherche. Cinq ans après leur mise en place, et alors que les 200 dernières ont été ouvertes en 2025, ces chaires tiennent-elles leurs promesses en matière d’accélération de carrière pour leurs titulaires ?

La création des chaires de professeurs juniors découle de la Loi de programmation de la recherche. - © France Universités - Université de Haute-Alsace
La création des chaires de professeurs juniors découle de la Loi de programmation de la recherche. - © France Universités - Université de Haute-Alsace

La Loi de programmation de la recherche (LPR) a introduit la possibilité de recruter des professeurs des universités (PR) ou des directeurs de recherche (DR) via les chaires de professeurs juniors. Des postes inspirés de la tenure track pratiquée pour recruter des universitaires de pointe, par exemple aux États-Unis, en Allemagne ou Israël.

Pour les séduire, deux arguments de poids. Primo, une enveloppe de 200 000 euros, octroyée par l’Agence nationale de la recherche, propice pour les heureux élus à consolider sereinement équipe et projet scientifique.

C’est le cas de Vincent Hue. À 38 ans, il est lauréat, depuis décembre 2022, d’une CPJ en astrobiologie à Aix-Marseille Université, après sept ans aux États-Unis en tant que chercheur sur la mission Juno de la Nasa. « Ces conditions de recherches très confortables m’ont permis de recruter un étudiant en thèse et un chercheur postdoctorant, et s’ajoutent à Aix-Marseille Université à un allègement de la charge d’enseignement à 64 heures  », apprécie-t-il.

Un boulevard ouvert vers des postes supérieurs

Vincent Hue est titulaire d’une CPJ en astrobiologie à Aix-Marseille Université depuis 2022. - © D.R.
Vincent Hue est titulaire d’une CPJ en astrobiologie à Aix-Marseille Université depuis 2022. - © D.R.

Autre carotte : une carrière accélérée. Au terme de la procédure - un contrat de droit public de trois ans, renouvelable une fois - l’enseignant-chercheur peut se voir titulariser directement dans le corps des professeurs des universités ou celui des directeurs de recherche, sans passer par la « case » maître de conférences ou chargé de recherches (CR).

Ce dispositif peut, selon le syndicat SNESUP-FSU, représenter jusqu’à 15 % des postes de PR ouverts par an. Mais selon la DGRH, en 2023, 91 % des PR étaient issus des MCF. « L’obtention de l’HDR (habilitation à diriger des recherches) demeure généralement une condition de titularisation », note Carole Kada, directrice générale déléguée aux ressources humaines de l’Université Grenoble-Alpes.

Le cas d’Inrae

Stéphanie Pommier est responsable du département recrutement et mobilité d’Inrae. - © D.R.
Stéphanie Pommier est responsable du département recrutement et mobilité d’Inrae. - © D.R.

Dans un organisme de recherche, l’accélération est maximale car elle se focalise sur la recherche pure et la prise de responsabilité scientifique immédiate (direction d’équipe, gestion du budget de la chaire). À l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), six à dix chercheurs sont recrutés par ce biais chaque année. L’organisme a même titularisé ses premiers DR en septembre 2025.

« Nous avons fait le choix de contrats de trois ans seulement : le moyen de nous assurer que ces recrues, souvent issues de l’international, resteront dans nos rangs », explique Stéphanie Pommier, responsable du département recrutement et mobilité de l’organisme.

Système d’avancement à deux vitesses

Mais les CPJ subissent, depuis leurs débuts, les critiques des syndicats, qui leur reprochent de creuser les inégalités entre les disciplines - les sciences dures représentant près de sept chaires sur dix, ainsi que celles de genre - les femmes y étant largement sous-représentées. Ils pointent aussi une iniquité salariale.

« Les contrats ont été pour la plupart conclus avec une rémunération mensuelle nette d’environ 3 000 euros  », relève le Snesup-FSU, en notant que les MCF « classiques » « émargent à une rémunération bien moindre de 2 452 euros net. » Et, surtout, statutaires.

« Les CPJ créent une juxtaposition de deux systèmes de carrières fortement problématique, estime Christine Musselin, sociologue et directrice de recherche émérite au CNRS. D’un côté, des crédits de recherche versés d’office, de l’autre des collègues qui doivent jongler avec des projets ANR ou ERC ; d’un côté, un système où la progression de carrière est basée sur des étapes longues et très compétitives, de l’autre un simple examen de dossier au terme de quelques années. »

Jean-Laurent Gardarein est professeur des universités en transfert thermique à Aix-Marseille Université. - © D.R.
Jean-Laurent Gardarein est professeur des universités en transfert thermique à Aix-Marseille Université. - © D.R.

Toutefois, les aspirants PR ou DR issus des CPJ ne sont pas forcément à l’abri d’une mauvaise surprise côté avancement ultérieur. « Le risque est de se heurter à une saturation du grade de PR2 (qui suit celui de MCF), car le vrai gap, en termes de salaire, est de passer PR1 », prévient Jean-Laurent Gardarein, professeur à Aix-Marseille Université et élu pour l’Unsa Education au comité social d’administration du ministère de l’ESR et de l’espace.

Cet avancement dépend à 50-50 de l’établissement et du CNU. Lequel pourrait se montrer un peu tiède à favoriser l’ascension de ces profils « alternatifs », trop prompts à brûler les étapes…

Une réussite globale qui reste à évaluer

Les interrogations demeurent également sur la pérennité des CPJ elles-mêmes. Après trois premières campagnes marquées par un taux de pourvoi de 82 %, le SNESUP relève que « pour la quatrième année consécutive, l’attractivité de ces postes reste faible, avec moins de cinq candidats par poste. »

Christine Musselin est chercheuse en sociologie des organisations au CNRS et à Sciences Po. - © Seb Lascoux
Christine Musselin est chercheuse en sociologie des organisations au CNRS et à Sciences Po. - © Seb Lascoux

En cause, selon Christine Musselin, outre un package possiblement insuffisant par rapport aux standards internationaux, le caractère très ciblé et exigeant des profils. Ce qui, de fait, dévoie l’ambition de départ. « Les personnes recrutées sont d’une moyenne d’âge de 38 ans environ, soit 6 ou 7 ans de plus que ceux qui entrent en tenure track aux États-Unis. Il n’est donc pas sûr que le modèle français soit un accélérateur de carrière », observe-t-elle.

Virginie Saint-James, secrétaire générale de Sup’Recherche-UNSA, conclut : « La CPJ vous donne certes un bon poste, mais pas forcément une carrière. À ce jour, on manque encore de recul, car la plupart des structures d’accueil n’en sont pas encore à la phase de titularisation. À l’horizon 2027, il sera intéressant de regarder s’ils seront vraiment recrutés… et s’ils le voudront ».

Concepts clés et définitions : #La chaire de professeur junior ou tenure track