Croiser arts et ingénierie, un défi pédagogique et scientifique
Créer des ponts entre arts, sciences et pédagogie, c’est l’ambition de Cristina Stoica, professeure à CentraleSupélec. Lauréate du trophée La Transmétalente de la Fédération Cinov en 2025, elle porte plusieurs projets visant à transmettre le goût de l’ingénierie, et plus particulièrement de l’automatique. Dans une interview à Campus Matin, elle revient sur la féminisation des métiers d’ingénieurs et le dialogue fécond entre art et sciences.
Chaque année, le trophée Les Talentes, organisé par la Fédération Cinov, met en lumière des femmes exerçant dans les métiers du conseil, de l’ingénierie et du numérique. Parmi les catégories, le prix La Transmétalente récompense le sens de la transmission, l’engagement pédagogique et la capacité à inspirer et à accompagner les jeunes.
Cristina Stoica, professeure rattachée au Laboratoire des Signaux et Systèmes (L2S) à CentraleSupélec, s’est vue remettre cette distinction lors de la cinquième édition du trophée. Elle s’est notamment illustrée à travers trois projets mêlant pédagogie, créativité et automatique.
Pourquoi avez-vous candidaté au prix Talentes ?
Cristina Stoica : Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je trouve qu’il est très important de mettre en avant des modèles féminins auxquels les filles peuvent s’identifier. Personnellement, j’ai été inspirée par ma professeure de mathématiques au collège. J’aimerais, à mon tour, transmettre l’envie de faire des sciences, dans l’espoir qu’il y ait à l’avenir davantage de femmes dans l’ingénierie. Aujourd’hui, dans le cursus ingénieur où j’enseigne, à CentraleSupélec, un peu moins de 20 % des élèves sont des femmes.
Ensuite, la reconnaissance qu’apporte ce prix peut aider à la visibilité de mes travaux et au networking, permettant de proposer de nouveaux projets. Il participe en tout cas à rendre visibles les initiatives auxquelles je contribue dans les domaines de la pédagogie et de la médiation scientifique à destination des jeunes. Bien sûr, cela permet en particulier de parler des trois projets qui m’ont valu cette récompense.
Pouvez-vous nous les présenter en quelques mots ?
Le premier projet, FAnAuto, s’appuie sur la création de dessins humoristiques et d’expérimentations en robotique mobile pour favoriser l’apprentissage durable de concepts scientifiques complexes en automatique. Il est destiné aux élèves du cursus ingénieur et vise à les encourager à choisir la mention « Control Engineering ». Il a été lancé en 2023 dans le cadre d’un appel à projets pédagogiques de l’Université Paris-Saclay.
Le deuxième projet, oosCaR, consiste en une série de dessins animés pédagogiques sur la modélisation et la commande des systèmes. Il a donné lieu à une collaboration internationale et reçu un financement de l’IFAC (International Federation of Automatic Control Foundation) en 2024-2025.
Le troisième projet, Art & Control Show, associe musique classique et danse contemporaine pour rendre l’automatique plus concrète et accessible. Le spectacle a été co-organisé avec le chercheur et musicien Laurent Pfeiffer lors de la conférence internationale IFAC SSSC TDS COSY 2025.
Comment vous est venue l’idée d’associer art et automatique ?
Quand j’étais jeune, je suivais des cours de danse et j’adorais également exprimer mes émotions par des dessins à l’aquarelle. À l’école, j’aimais toutes les matières, mais surtout les maths. J’ai donc opté pour des études scientifiques tout en gardant les arts dans mon cœur. J’ai réalisé plus tard qu’il était possible de lier mon goût pour les arts et mon appétence pour les sciences quand j’ai été invitée en tant que conférencière au festival Virtual Festival WÆ - womxn from arts to engineering en 2022.
Pour les caricatures, j’avais remarqué que des revues internationales comme Control System Magazine publiaient des dessins humoristiques. Mais l’humour anglo-saxon n’est pas toujours compréhensible en France, alors j’ai voulu créer quelque chose de plus adapté. J’avais découvert le travail du dessinateur Marc Chalvin qui dessinait chaque année des caricatures en direct à la Journée Initiatives Pédagogiques de Paris-Saclay. L’efficacité de son humour pour capter l’attention m’a impressionné. Nous avons commencé à collaborer pour des conférences visant à attirer des étudiants vers l’automatique avant de lancer FanAuto.
Les dessins animés sont nés ensuite d’une rencontre fortuite avec une jeune illustratrice, Miléna Ung, qui a d’abord réalisé un prototype avec mes élèves.
Pour le spectacle musical, c’est le projet « Thermodanse » de mon collègue Morgan Chabanon qui m’a inspirée. J’ai voulu faire avec l’automatique ce qu’il fait avec la thermodynamique.
Cette approche, mêlant arts et science, suscite-t-elle l’intérêt de vos collègues ?
Lors des événements, les retours sont globalement très bons, mais il n’est pas toujours évident de motiver des collègues pour travailler sur ce genre de projets. Le côté ludique gomme le côté sérieux. De plus, les projets combinant art et science demandent davantage de temps de préparation, de la créativité (collective) et une prise de risque pour accepter de sortir des sentiers battus.
Ce manque d’intérêt concerne aussi bien la pédagogie que la recherche ?
Oui. Les projets FanAuto, oosCaR et Art & Control Show ont une valeur académique puisqu’ils ont donné lieu à la rédaction de plusieurs articles scientifiques. Il y a un véritable axe de recherche en « Control Education » à développer au-delà de la médiation et de la pédagogie. Cependant, je me suis rendue compte, qu’à l’échelle internationale, peu de gens s’intéressent au lien entre l’art et l’automatique. Je ne sais pas si c’est par manque de temps ou parce que c’est très nouveau - et que l’on n’y croit pas encore.
Rencontrez-vous également cette difficulté avec les étudiants ?
Non, bien au contraire ! Nos élèves à CentraleSupélec sont très demandeurs de projets arts et sciences. J’ai l’impression qu’ils s’approprient naturellement ces méthodes créatives. Dans le projet FanAuto, ils s’autorisaient par exemple plus facilement que nous, enseignants, à faire des blagues et à proposer des idées originales lors des séances de brainstorming. Ils ne s’autocensurent pas.
Je crois d’ailleurs que l’aspect ludique des projets leur permet d’oser davantage de choses. Ils ont moins peur de l’erreur. Cela motive et facilite vraiment l’apprentissage sans abaisser le niveau d’exigence. Pour faire un dessin sur un concept technique, il faut vraiment l’avoir compris. Et le dessin devient ensuite un support d’apprentissage et de compréhension pour leurs camarades. C’est inspirant pour tout le monde.
Pour participer à ce travail ou le comprendre, il faut avoir des connaissances en automatique, mais ce n’est pas le cas de tous vos projets associant arts et sciences. Peuvent-ils s’inscrire dans une démarche de transmission plus large ?
Bien sûr ! Avec le projet Art & Control Show, par exemple, nous avons voulu proposer un spectacle qui puisse toucher un large public. Des collègues sont venus avec leurs enfants. Quant au projet oosCaR, il s’adresse principalement à des étudiants en cycle ingénieur mais certains épisodes du dessin animé sont conçus pour le grand public, dans l’idée de faire connaître l’automatique et, plus largement, l’ingénierie.