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Le quotidien en demi-teinte des professeurs du secondaire affectés dans le supérieur

Par Catherine Piraud-Rouet | le | Personnels et statuts

Ils sont plus de 13 000, issus des concours du secondaire et affectés dans le supérieur. Au-delà de la satisfaction intellectuelle, leur statut hybride, entre éducation nationale et Mesri, rime souvent avec frustrations diverses. Campus Matin est allé à la rencontre d’enseignants agrégés et certifiés.

Plus de 13000 enseignants du secondaire travaillent dans l’enseignement supérieur. - © Conférence des présidents d’université - Université de Haute-Alsace
Plus de 13000 enseignants du secondaire travaillent dans l’enseignement supérieur. - © Conférence des présidents d’université - Université de Haute-Alsace

Dans leur ancienne vie, la plupart d’entre eux officiaient dans un établissement du second degré (collège ou lycée, BTS et CGPE). Depuis 1972, les professeurs agrégés (PRAG) et certifiés (PRCE) peuvent être affectés dans le supérieur.

En 2019, selon une note du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, ils étaient un peu plus de 13 000, avec une légère dominance des PRAG. « En IUT, ils constituent même près du quart des effectifs et assurent 50 % des enseignements », précise Denis Roynard, président fondateur du syndicat Sages.

Les disciplines pratiques et les langues en première ligne

De manière générale, les PRAG et les PRCE trouvent toute leur place dans les fonctions de documentaliste, professeur de sport, technologie, informatique ou art graphique.

« Plus globalement, toutes les disciplines universitaires ayant le Capes ou l’agrégation sont susceptibles d’être enseignées par des PRAG-PRCE. À commencer par les langues, et notamment l’anglais, où ces profils sont légion, en particulier pour assurer les cours de grammaire et de traduction aux cohortes de L1 et L2 », précise-t-on au Sgen-CFDT.

Peu de professeurs du secondaire dans les matières théoriques

À noter, aussi, une majorité de profils « secondaires » au sein des cursus de français langue étrangère (FLE) qui ne se retrouve pas, par contre, en psycho, info-com, sociologie ou anthropologie, disciplines dont le professorat ne passe pas par ces diplômes. Et qui est relativement rare dans les matières essentiellement théoriques (mathématiques, physique, biologie, philosophie, histoire-géo, lettres, économie…), trustées par les enseignants-chercheurs.

Les vacations, bonus pour la titularisation

Pour les agrégés comme les certifiés, enseigner à l’université nécessite de candidater directement auprès de l’établissement souhaité, à partir des fiches de postes publiées sur la plateforme Galaxie.

La sélection ? Une présentation de dossier de carrière, suivie par le passage devant une commission académique. Il n’y a pas d’expérience minimum exigée dans le secondaire. Certains, comme Flavien Paccot, n’ont même jamais mis les pieds dans un collège ou un lycée. « J’ai fait l’ENS Cachan, puis passé ma thèse en robotique, avant de postuler directement dans le supérieur  », témoigne ce PRAG en automatique à l’IUT de l’Université Clermont Auvergne.

Être vacataire pour être mieux au courant des opportunités

Sandra Senisar enseigne à l’IUT de Toulon. - © D.R.
Sandra Senisar enseigne à l’IUT de Toulon. - © D.R.

Avoir précédemment occupé des fonctions de vacataire du second degré dans l’établissement visé est un plus.

C’est par ce biais que Sandra Senisar, 52 ans, aujourd’hui PRCE en expression-communication et en FLE à l’IUT de Toulon, a intégré l’université, après un Capes de lettres modernes et quatre ans d’enseignement en lycée.

« Être passé par la case “vacataire” permet d’être mieux informé des opportunités, voire d’être appuyé par des collègues dans la conception de son dossier », souligne-t-elle.

Passage au supérieur : différentes sources de motivation

Pourquoi cette bifurcation de parcours ? Les motivations sont diverses. Pour certains, c’est la lassitude du secondaire, assortie de l’aspiration à une plus grande liberté pédagogique. L’envie de faire cours devant des classes plus participatives et plus affûtées. 

Ou, tout simplement, une attraction géographique. « J’ai saisi l’opportunité de me retrouver dans une région, l’Auvergne, qui m’attirait, plutôt qu’à Créteil, mon académie d’affectation en lycée  », se souvient Flavien Paccot.

Laurence Baly enseigne à Aix Marseille Université. - © D.R.
Laurence Baly enseigne à Aix Marseille Université. - © D.R.

Après une douzaine d’années dans le secondaire, Laurence Baly est devenue PRCE en éducation physique et sportive à Aix Marseille Université.

« Quand je vois les difficultés de mes collègues dans le secondaire, je me dis qu’on est bien à la fac. Le travail de formation avec les étudiants est plus riche et motivant que la simple mission d’éducation que j’avais en lycée. J’apprécie aussi beaucoup le travail en réseau, notamment avec les collègues de l’Inspé, le montage de parcours, de projets… », explique l’enseignante Laurence Baly, également responsable du département éducation et motricité.

Peut aussi entrer en ligne de compte l’envie de se frotter, directement ou indirectement - puisque, officiellement, PRAG et PCRE ne sont pas censés en faire - à la recherche. C’est, plus rarement, l’aspiration à une plus-value financière, notamment au regard de la charge de travail.

« Si le recrutement des PRAG-PRCE, notamment contractuels, monte en puissance ces dernières années, c’est parce qu’ils constituent une main-d’œuvre essentielle au bon fonctionnement des établissements du supérieur, tout en étant moins coûteuse que les enseignants-chercheurs  », estime Denis Roynard.

Plannings à rallonge, faible reconnaissance financière

Pour ces deux niveaux de qualification, les grilles indiciaires restent les mêmes que dans le secondaire. « Mais par rapport à un enseignant de lycée de même ancienneté, on a en moyenne deux échelons de différence », estime Sandra Senisar. Avec un service d’enseignement obligatoire de 384 heures par an, soit le double de celle des enseignants-chercheurs (192 heures).

Des tâches administratives chronophages

Pour les PRAG-PRCE, s’ajoutent à cette charge d’enseignement, déjà lourde, de nombreuses tâches pédagogiques et administratives. Ce qui peut parfois peser sur l’organisation et la qualité de leurs cours.

Un emploi du temps à la limite de l’explosion

« J’enseigne aux 1ère et 2e année de DUT et aux licences pro, mais j’ai aussi un gros travail de développement du plateau technique, témoigne Flavien Paccot. Avec à la clé, un emploi du temps à la limite de l’explosion ! »

Et une rémunération des heures complémentaires au lance-pierre, qui fait comparer celles-ci à du « bénévolat obligatoire » à Sandra Senisar. « Les tâches administratives nous prennent entre 200 et 300 heures sur l’année et nous sont rémunérées entre 10 et 24 heures ! Tandis qu’une heure de TP ne nous est payée que 45 minutes  », déplore-t-elle. Au final, Sandra estime avoir perdu au moins 15 % de rémunération par rapport au secondaire.

« On travaille beaucoup plus que dans le secondaire, avec de nombreuses heures supplémentaires du fait du sous-effectif chronique. On a le sentiment tenace de ne pas être reconnu à notre juste valeur. Et ce, tant en termes de rémunération que de possibilités d’évolution ; quand on passe les échelons, finalement cela permet juste de compenser l’inflation. D’où un vrai risque d’usure », pointe Laurence Baly.

Les activités liées à la recherche insuffisamment comptabilisées

Flavien Paccot enseigne à l’IUT de l’Université Clermont Auvergne. - © D.R.
Flavien Paccot enseigne à l’IUT de l’Université Clermont Auvergne. - © D.R.

N’est pas non plus comptabilisée dans le service, pour ces personnels, le volant de leur activité touchant à la recherche, ne serait-ce que par la nécessité d’une veille pédagogique. PRAG et PRCE ne peuvent notamment pas bénéficier de congés pour recherches ou conversions thématiques.

« J’en fais sur mon temps libre, et mes activités sont reconnues par mon labo, remarque Flavien Paccot. Pourtant, si je suis porteur d’un projet, pour le financer, il me faut toujours m’associer avec un enseignant-chercheur. Difficile d’être réellement acteur de ses recherches dans ces conditions… »

Il se déclare néanmoins soulagé par l’élargissement depuis juin 2020, de la décharge d’enseignement partielle à des fins de recherche, pour tous les types d’enseignants. Par ailleurs, comme les enseignants-chercheurs, les PRAG-PRCE sont éligibles au congé pour projet pédagogique.

Des possibilités d’avancement réduites à peau de chagrin

Autre caillou dans la chaussure des PRAG-PRCE : les avancements et les promotions. « Jusqu’aux années 2020, ces personnels, du fait de leur position hybride entre éducation nationale et enseignement supérieur, étaient la cinquième roue du carrosse. N’étant pas inspectés, ils n’étaient pas correctement défendus ni à l’échelon régional, au sein des commissions académiques, ni au national, le CNU n’examinant que les dossiers des enseignants-chercheurs », selon le Sgen-CFDT.

Depuis novembre 2020 toutefois, une amélioration se fait jour, avec l’institution d’une classe exceptionnelle pour ces profils. Un coup de pouce qui vient étayer un cadre législatif encore très maigre.

« Le statut des PRAG-PRCE ne compte aucune définition de leurs missions et fonctions dans le supérieur, au profit d’une vision purement comptable, dénonce Denis Roynard. Ce déficit de reconnaissance juridique pèse vis-à-vis de l’institution, mais aussi des autres pays européens, aux yeux desquels ces personnels sont invisibilisés. Avec pour conséquence, notamment, des soucis en matière de mobilité européenne. »

Une augmentation de la prime limitée

La revalorisation, l’an passé, de la seule prime à laquelle ces enseignants sont officiellement éligibles, la Prime de recherche et d’enseignement supérieur, leur a laissé un gout amer. « Alors qu’elle a quasiment doublé pour les enseignants-chercheurs, l’augmentation s’est limitée pour nous à moins de 300 euros », regrette Flavien Paccot. À l’inverse, la prime « informatique » accordée aux enseignants du scolaire ne peut leur être attribuée, puisqu’ils relèvent du supérieur… 

Peu de candidats au retour dans le giron de l’éducation nationale

Si un PRAG ou un PRCE désire quitter le supérieur pour réintégrer le secondaire, il le peut, car il appartient toujours à son corps d’origine. Mais les candidats de retour dans le giron de l’éducation nationale se comptent sur les doigts d’une main. « C’est sans doute qu’au fond, ils ne sont pas si mécontents de leur sort », reconnaît-on dans les syndicats.

« Il y a une vraie émulation intellectuelle à travailler dans le supérieur, avec un programme plus vaste, donc plus varié, que dans le second degré, apprécie Sandra Senisar. L’emploi du temps, globalisé sur l’année, est plus facilement modulable. Et puis, pourquoi le nier, officier dans le supérieur rime avec un certain prestige ! »

Depuis 2016, un PRAG en philosophie, Mathieu Gallou, a même été élu, puis réélu, à la présidence de l’Université de Bretagne occidentale (UBO). Une première en France !

4 conseils pour préparer au mieux sa candidature à l’université

Sandra Senisar, PRCE en Expression-communication et en FLE à l’IUT de Toulon donne quatre conseils pour préparer sa candidature à l’université : 

« Faire des vacations non seulement à l’université, mais aussi dans toutes les formations postbac : grandes écoles, formations privées… Avec un double objectif : enrichir l’expérience à proposer et voir si ce cadre de travail vous convient.

• En tant que vacataire, accepter de prendre des responsabilités administratives et pédagogiques (gestion de l’emploi du temps, des stages, des projets tutorés, direction des études, etc.)

• Être mobile et aller là où les autres ne vont pas : petites villes, publics plus difficiles, cours du soir ou du samedi matin…

• Se former aux matières très demandées qui peinent à recruter (par exemple, le multimédia ou le codage). »

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