Métiers
&
carrières

Des doctorants satisfaits ? Oui, mais il faut former les encadrants !

Par Enora Abry | le | Doctorat

En janvier 2022, l’encadrement doctoral était au cœur de deux publications : une enquête d’une jeune chercheuse et une étude du Réseau national des collèges doctoraux. Malgré 78 % de satisfaction chez les doctorants, des problèmes persistent pour une partie d’entre eux : impression de ne pas être intégrés dans le milieu académique, harcèlement moral de la part de l’encadrant… Des propositions émergent, plébiscitant une meilleure utilisation du comité de thèse ou de nouvelles formations pour les encadrants.

Derrière une satisfaction élevée des doctorants sur leur expérience, des difficultés persistent. - © Conférence des présidents d’université - Université de Haute-Alsace
Derrière une satisfaction élevée des doctorants sur leur expérience, des difficultés persistent. - © Conférence des présidents d’université - Université de Haute-Alsace

Au mois de janvier cette année, deux publications majeures concernant les conditions de travail des doctorants ont été dévoilées coup sur coup.

La première est un rapport du Réseau national des collèges doctoraux (RNCD) intitulé Le doctorat en France : regards croisés sur la formation doctorale qui regroupe plusieurs sondages effectués auprès de doctorants et de leurs encadrants.

La deuxième est l’ouvrage d'Adèle B. Combes Comment l’université broie les jeunes chercheurs, paru aux éditions Autrement, qui met en avant des chiffres préoccupants sur les atteintes portées à la santé mentale des doctorants dans le système d’encadrement doctoral français.

Parmi les nombreux enseignements, un enjeu ressort : celui de l’encadrement des doctorants. Campus Matin vous résume les grands enseignements, les points qui font débat et les pistes d’amélioration. 

Une majorité de doctorants satisfaits de leur formation

Entre le 1er septembre et le 15 octobre 2021, le RNCD a mené une enquête auprès de 11 545 doctorants et 5 831 encadrants. Son but : retranscrire leurs visions du doctorat et de l’encadrement doctoral en contexte de pandémie de Covid-19. Selon cette étude, 48 % des doctorants se disent très satisfaits de leur expérience et 30 % en sont satisfaits.

Entre 5 % et 15 % des doctorants sondés se déclarent insatisfaits pour des motifs divers : ne pas se sentir assez intégrés dans le monde académique ou encore le manque de financement de la thèse. Et certains jeunes chercheurs mettent en cause l’encadrement doctoral : 7 % en sont insatisfaits et 4 % en sont très insatisfaits.

Des failles dans l’encadrement doctoral

Un manque d’insertion dans le milieu professionnel

Sylvie Pommier est présidente du RNCD - © D.R.
Sylvie Pommier est présidente du RNCD - © D.R.

Selon cette même étude, plus d’un tiers des doctorants sont inquiets par rapport à leur avenir professionnel, et cette inquiétude croît avec la durée de la thèse. Pour Sylvie Pommier, présidente du RNCD, le rôle de l’encadrant dans l’insertion du doctorant dans le monde professionnel ne doit pas être minimisé.

« Le fait d’accompagner les doctorants pour les intégrer à leur communauté scientifique et pour échanger avec d’autres chercheurs sur leurs travaux est un exemple  [de mission sous-estimée par les encadrants]. Les encadrants sous-estiment l’importance et les attentes de leurs doctorants sur ce plan », explique-t-elle dans un entretien donné à News Tank Éducation et Recherche, le 4 janvier 2022.

À cela, elle ajoute l’importance de mieux informer les futurs docteurs sur les possibilités qui leur sont offertes à la fin de leur formation, outre les carrières académiques. 

« Avec près de 15 000 doctorats délivrés par an pour un peu plus de 1 000 postes d’enseignants-chercheurs et chercheurs, on constate que la filière académique n’est pas la débouché principal. Toutefois, ce n’est pas intégré dans les pratiques d’encadrement et de formation doctorale », précise-t-elle.

Harcèlement moral

Adèle B. Combes est également docteure en neurobiologie - © D.R.
Adèle B. Combes est également docteure en neurobiologie - © D.R.

Dans son livre, Adèle B. Combes, docteure en neurobiologie, met en avant une autre problématique : celle du harcèlement moral que les doctorants peuvent subir de la part de leurs encadrants.

L’auteure, qui a mené une étude sur plus de 1800 doctorants ou docteurs entre 2019 et 2020 grâce à un questionnaire, révèle que 20 % d’entre eux subissent ou ont subi du harcèlement moral pendant leurs travaux. Celui-ci peut se traduire par des injonctions à faire des heures supplémentaires, des refus de congés ou encore des appels très réguliers. Des situations que l’auteure a également vécues. 

Par ailleurs, 8 % des doctorants rapportent avoir été harcelés sexuellement et 25 % affirment avoir vécu des situations sexistes au moins une fois pendant leur thèse.

Ces chiffres ne viennent néanmoins pas contredire ceux avancés par le RNCD sur la satisfaction des doctorants. D’ailleurs, Sylvie Pommier souligne, en réaction à la parution de l’ouvrage d’Adèle B. Combes :

« À travers les réponses données pendant le rapport, nous voyons apparaître des déterminants du harcèlement moral, mettre les gens en défaut par des injonctions contradictoires et le leur reprocher ensuite. Nous n’en avons pas parlé, car ce n’était pas l’objet de l’enquête, mais sur quelques pour cent, c’est cela qui sort. »

Repenser l’encadrement doctoral pour faire face aux abus

Dans un entretien donné à News Tank Education & Recherche le 13 janvier dernier, Adèle B. Combes met en cause les instances de l’encadrement doctoral qui ne savent pas endiguer ces abus.

Les témoignages que j’ai reçus indiquent que certaines directions ne font rien pour remédier à ces situations

« Les témoignages que j’ai reçus indiquent que certaines directions sont soit informées, soit témoins, soit ont reçu des plaintes et ne font que peu, ou ne font rien pour remédier à ces situations. Puisque si on fait quelque chose, on risque de mettre à pied une personne qui est productive en recherche, qui fait rayonner l'équipe de recherche et l’université, et donc cela peut mettre en péril des financements. »

Pour un meilleur usage du comité de thèse

Le comité de thèse ou comité de suivi individuel est une réunion visant à faire un point sur les avancées du doctorant. Il est obligatoire à partir de la troisième année, mais peut être organisé plus tôt à l’initiative du directeur ou de la directrice de thèse. Les membres qui le composent sont variables : souvent des spécialistes issus du laboratoire de rattachement choisis par le directeur de thèse. 

Le comité de suivi reste l’instance d’encadrement la plus appréciée et les chiffres du rapport de la RNCD le montrent bien : parmi les doctorants en ayant fait l’expérience, 49 % se déclarent très satisfaits et 33 % en sont satisfaits. 54 % souhaitent que le comité de thèse se réunisse chaque année.

Sylvie Pommier met en avant les bienfaits de ces comités de suivi : « Il faut remarquer que les encadrants plébiscitent aussi les comités de suivi, le regard extérieur qu’ils apportent sur les travaux menés avec leurs doctorants et la prévention des risques de harcèlement. »

Toutefois, ce comité gagnerait à évoluer, selon Adèle B. Combes. Il doit être véritablement indépendant du directeur de thèse et ses membres être formés au dialogue avec le doctorant.

« Dans les faits, si la direction continue à ne pas être indépendante dans la sélection des jurys, on risque uniquement de déporter l’avis d’un directeur de thèse et de prétendre que c’est l’avis d’un comité indépendant.

De plus, les doctorants peuvent parfois cacher la vérité lors de ces moments, lorsqu’ils ne connaissent pas un jury, que la confiance n’est pas établie, et qu’en face d’eux, ils ont des chercheurs reconnus pour leur activité scientifique, mais qui n’ont pas toujours de formation en ressources humaines, en gestion de la détresse psychologique. »

De nouvelles formations adaptées

Simon Thierry est co-fondateur d’Adoc Mètis - © D.R.
Simon Thierry est co-fondateur d’Adoc Mètis - © D.R.

Une formation ainsi qu’une sensibilisation à ces problématiques paraissent donc nécessaires. Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a pris les devants en lançant un appel d’offres pour la mise en place de formations à l’encadrement doctoral.

Adoc Mètis, un cabinet spécialisé dans le conseil en ressources humaines pour l’enseignement supérieur et la recherche, l’a remporté le 5 novembre 2021 et mettra en place à partir d’avril 2022 un programme à destination des encadrants des 18 délégations régionales du CNRS. Ces formations établissent un lien direct entre le doctorat et les risques psychosociaux, c’est-à-dire les risques qui menacent la santé mentale d’un individu du fait de sa situation de travail.

« Elles permettent aux encadrants de voir et de concevoir en quoi le doctorat est une période risquée, pendant laquelle il faut faire attention aux doctorants. Nous les amenons à penser toutes les périodes du doctorat par rapport à cela, de la sélection jusqu’à la soutenance et même un peu après. À partir de là, nous leur montrons quels outils ils peuvent utiliser », expose Simon E.B. Thierry, directeur associé chez Adoc Mètis, à Campus Matin.

Six grands facteurs de risques

L’objectif est par ailleurs de prendre en compte les six grands facteurs de risques psychosociaux qui ont été définis dans le rapport Gollac demandé par le ministère du travail et publié en avril 2011 : de fortes exigences au travail, de fortes exigences émotionnelles, un manque d’autonomie et de marges de manœuvre, de mauvais rapports sociaux et un manque de reconnaissance au travail ; des conflits de valeur ou encore une insécurité de la situation de travail. « Si on regarde de près ces six catégories, le doctorat coche à peu près toutes les cases », constate Simon E.B. Thierry.  

Pendant les séances, les encadrants verront quel risque correspond à quelle période du doctorat. Ils auront accès à des méthodes pour déceler les signes d’un éventuel mal-être ainsi qu'à des outils pour les éviter ou y faire face.  

Une session pilote de ce nouveau programme a déjà eu lieu en janvier auprès d’encadrants expérimentés et de professionnels des ressources humaines du CNRS. Les formations s’organiseront autour d’une vingtaine de sessions par an pour les quatre prochaines années à partir.

Selon Simon Thierry, Adoc Mètis ne va pas s’arrêter là, et compte bien intégrer sa réflexion sur les risques psychosociaux à d’autres de ses formations dispensées auprès d’autres acteurs.

Un autre point à revoir : le financement des thèses

« L’autre sujet majeur est le financement du doctorat. Clairement, la question se pose pour les doctorants non financés qui doivent cumuler avec de petits boulots à côté de leur thèse : comment peut-on accepter ce travail gratuit ? » s’étonne Adèle B. Combes lors de son entretien avec News Tank.

En effet, ce manque de financements, qui souvent se double d’une injonction à la publication, ne fait qu’accroître le stress chez les doctorants. Ils doivent alors cumuler petits boulots et heures supplémentaires pour subvenir à leurs besoins et arriver au bout de leurs travaux.

« Il pourrait y avoir un contrat minimal pour tous et ensuite des contrats qui payent mieux, comme une convention industrielle de formation par la recherche (Cifre). Mais un contrat minimal pour tous éviterait de pouvoir entamer un doctorat sans financement ni droits sociaux », propose-t-elle.  

Certaines mesures ont déjà été prises dans le cadre de la loi pour la recherche : une augmentation de 20 % des contrats doctoraux financés par le ministère et une hausse de la rémunération des doctorants de 30 % entre 2021 et 2023. En ce qui concerne les Cifre, 100 conventions supplémentaires seront délivrés par année jusqu’en 2027 pour atteindre le nombre de 2150. 

Transférer cet article à un(e) ami(e)