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Ma thèse en 180 secondes : l’heure de la remise en question ?

Par Marine Dessaux | le | Doctorat

Résumer trois années de recherche en trois minutes : c’est le défi proposé par Ma Thèse en 180 secondes. Un événement qui crée l’émulation dans les établissements du supérieur : très apprécié de certains académiques, il est dénoncé par d’autres comme une source de « mensonge, omission et exagération ». À l’occasion de la finale nationale du concours, le 31 mai 2022 à Lyon, Campus Matin confronte les points de vue.

L’enjeu phare derrière le concours MT180 est la valorisation du doctorat - © MT180 France Universités-CNRS - David Pell
L’enjeu phare derrière le concours MT180 est la valorisation du doctorat - © MT180 France Universités-CNRS - David Pell

Ils étaient 16 et il n’y a eu qu’une grande gagnante ! Ce 31 mai, les candidats à la finale française de Ma Thèse en 180 secondes (MT180) ont défilé sur scène devant 1 500 personnes rassemblées à la Bourse du travail de Lyon pour déclamer leur sujet de thèse en reprenant les codes du one-man-show. Si au niveau institutionnel, cet événement organisé par le CNRS et France Université est devenu le totem de la promotion du doctorat - ils étaient 600 participants sur la ligne de départ cette année -, il est aussi la cible de critiques sérieuses.

Stéphane Le Lay, chercheur à l’Institut de psychodynamique du travail, Jean Frances, maître de conférences à l’Ensta-Bretagne, et Jean-Marc Corsi, maître de conférences à l’Université Paris-Saclay, dénoncent le manque d’éthique scientifique de ce concours dans l’ouvrage Ma thèse en 180 secondes, quand la science devient spectacle, publié aux éditions du Croquant (2021). Une critique qui repose sur un travail d’enquête mené de 2014 à 2017 et fondé sur des observations, des entretiens et des questionnaires.

Omissions, exagération, infantilisation… ou introduction qui pousse à aller plus loin ?

Une « distorsion communicationnelle », c’est-à-dire un « ensemble de conduites qui vont des déformations de la vérité, jusqu’à l’altération du sens des messages ou à la dissimulation d’intentions » : c’est ainsi que les auteurs décrivent le concours.

Cet ouvrage résulte d’un travail sur quatre ans de trois chercheurs - © D.R.
Cet ouvrage résulte d’un travail sur quatre ans de trois chercheurs - © D.R.

Ces enseignants-chercheurs, qui ont assisté à plusieurs performances, estiment que l’exercice de MT180 n’est pas conforme à l’éthique exigée des scientifiques. En effet, afin de répondre aux critères du concours et se distinguer, ils observent dans les discours des candidats « mensonge, omission et exagération ».

« L’institution pousse de jeunes doctorants qui travaillent sur des sujets complexes à aller vers un format qui simplifie tout. Pour marquer les esprits, il y a une tendance à la punchline, au bon mot. Les gagnants sont ceux qui maîtrisent le mieux la forme et non le fond, il y a une sorte de prime au ‘guignole’ », regrette Stéphane Le Lay.

Un format « infantilisant » qui pousserait certains à « tordre le sujet de recherche pour apparaître plus performeur ». Un manque de rigueur qui n’est pas nécessairement repéré par le jury : « S’il y a un spécialiste dans le domaine du sujet de thèse parmi les membres du jury, il peut se rendre compte d’imprécisions ou d’exagérations. Néanmoins, d’autres critères entrent en compte dans le jugement : la fluidité de parole, la présence sur scène. On ne recherche ni la justesse ni la précision scientifique », dit Jean Frances.

Un point que relativise Colin Gatouillat, doctorant en deuxième année de thèse en sociologie du sport à Aix-Marseille Université lors de sa participation au concours en 2018, aujourd’hui professeur agrégé d’éducation physique et sportive en lycée.

« Je comprends qu’on puisse avoir cette impression que le sujet est simplifié pour le rendre compréhensible. Dans mon cas, j’ai essayé de partir des clichés qui parlent aux gens pour aborder ma thèse. Une façon ludique de présenter les choses. Il faut bien comprendre que ce n’est qu’une partie de notre travail, une façon de donner envie d’en savoir plus. »

Un bol d’air… ou une représentation loin de la réalité du doctorant ?

MT180 reprend le format du jeu et favorise un récit facile à suivre par l’auditoire, ce qui renforce « le déni du réel du travail et de la souffrance vécue par les sujets dans leur rapport au travail scientifique », écrivent les chercheurs.

Un gouffre se creuserait entre le contenu d’une présentation en trois minutes et la réalité du quotidien dans un labo : « Dire que ce concours met en avant les doctorants n’est qu’un pur élément de communication quand on les laisse travailler dans des conditions déplorables », dénonce Stéphane Le Lay.

Dans un contexte où les filières scientifiques peinent à se remplir et que la France affiche des effectifs de doctorants en baisse, un tel événement n’est-il pas une façon de rendre la science plus accessible ? Pas de la bonne façon, estime Jean Frances.

« Si ce concours peut faire naître des vocations, ce ne sera pas pour les bonnes raisons, car il n’est pas du tout représentatif de ce qui se passe dans un laboratoire. Cela vise à mettre en scène une représentation institutionnelle à moindres frais. »

Pour Colin Gatouillat, MT180 est néanmoins une vitrine qui peut inciter à faire une thèse : « La réalité est plus complexe que ce qu’on entend dans les présentations, certes. Mais si on voit des doctorants prendre plaisir à passer sur scène, c’est parce que cette opportunité est un vrai bol d’air. Cela ne dessert pas la thèse, au contraire, cette expérience m’a aidé à passer le cap de la deuxième année dans des moments où j’en avais un peu marre. »


Perte de temps ou travail de synthèse bénéfique ?

La préparation au concours Ma Thèse en 180 secondes est proposée dans le cadre de la formation de certaines écoles doctorales. Car cela fait partie des attendus chez un chercheur : savoir faire de la vulgarisation scientifique. Néanmoins, ce temps passé sur le concours n’est pas directement lié à la recherche et peut être chronophage.

Il y a beaucoup de temps dilué.

« Les participants que nous avons interrogés nous ont dit qu’ils n’avaient pas passé beaucoup de temps sur MT180, mais quand on regarde en détail, il y a beaucoup de temps dilué. Dix minutes à l’arrêt de bus, cinq minutes en cuisinant, etc. Pour un topo de trois minutes, cela représente pas mal de temps. Or ce n’est pas perçu comme quelque chose de prioritaire : les directeurs de recherche ne sont pas toujours intéressés à ce que leur thésard perde du temps sur ce genre d’activité », résume Stéphane Le Lay.

Pour Colin Gatouillat, cette expérience a été bénéfique d’une façon indirecte : « Ce travail de synthèse m’a beaucoup aidé à mi-thèse, il m’a permis de faire le point sur ce qui me manquait, ce que j’avais envie de transmettre. Cela m’a appris à identifier ce qui était le plus important dans ma thèse et ne m’a pas empêché de tenir le timing des trois ans. »

Une représentation de la recherche individualisée… qui mène à une starification ?

Un doctorant seul sur scène qui présente ses recherches comme un accomplissement propre, cela revient souvent à « survaloriser le caractère décisif de ses recherches en masquant le fait que les thèses (ne) sont en général (que) des petites briques d’un projet plus vaste », exposent les chercheurs.

Ils regrettent cette façon de mettre le scientifique sur piédestal et d’individualiser, encore davantage, le rapport à la science. Une situation qui risque de créer des « stars » de la science et de renforcer le phénomène de « Mandarins », ces professeurs d’université possédant un important pouvoir d’influence. « Ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui avaient déjà de facilités, cela creuses encore plus les inégalités », dit Jean Frances.

Pour autant, gagner ce concours en garantit pas un avenir dans la recherche ni des opportunités scientifiques. Colin Gatouillat explique avoir été sollicité pour témoigner dans les médias, invité à un colloque et à un TedX à Rouanne. « C’est un autre format que Ma Thèse, on peut dire beaucoup plus de choses en dix-sept minutes. Mais je n’aurais pas eu une telle tribune sans ce concours. »

Spectacle et science vraiment irréconciliables ?

Inspirée de Three minute thesis, concours conçu à l’Université du Queensland en Australie, Ma Thèse en 180 secondes est reprise en 2012 au Québec par l’Association francophone pour le savoir (Acfas) qui a par la suite souhaité étendre le projet à l’ensemble des pays francophones.

Est-ce que cette origine différente, explique un concours mal adapté à la situation française ? « Il y a un désert scientifique en France qui fait qu’un tel concours ne se déroule pas dans les meilleures conditions ici. Et c’est de pire en pire, avec le dispositif un peu ‘flashy’ et moins académique que la version originale », estime Stéphane Le Lay.

« Tout n’est pas à jeter »

Malgré cela, les chercheurs ne rejettent pas le format dans son ensemble, ils espèrent avant tout voir évoluer le « relativisme éthique » et « l’aspect compétitif ». « Tout dans MT180 n’est pas à jeter, mais si on y met une dimension compétitive, on incite les doctorants à se jeter dans de la promesse. Il faudrait que la communication soit plus honnête, et que le décalage entre discours et réalité ne soit pas si grand. »

Le sujet de thèse de Colin Gatouillat est : « La pratique sportive des jeunes : évolution des préférences et raisons de l’abandon » - © MT180
Le sujet de thèse de Colin Gatouillat est : « La pratique sportive des jeunes : évolution des préférences et raisons de l’abandon » - © MT180

Même s’il considère l’expérience Ma thèse en 180 secondes comme « la meilleure formation doctorale qu’[il] a pu suivre », Colin Gatouillat émet quelques réserves : « Parfois, je regrette un peu que le cadre soit moins visible. Comme dans un article scientifique, il faut faire un état lieu, énoncer ce qu’on a trouvé. Le danger c’est de ne pas exprimer clairement le doute scientifique ».

Pour l’enseignant agrégé, une bonne pratique serait de rappeler que ce qui est présenté n’est qu’une courte partie du travail de thèse et d’inviter les spectateurs à aller plus loin. Malgré ces deux points, il souligne que MT180 est une expérience humaine très positive.

Finalement, une évidence persiste, quel que soit le point de vue : « Il faut restreindre l’écart entre le monde de la recherche et le grand public, explique Stéphane Le Lay. Plus encore avec la crise Covid et la façon dont la vulgarisation scientifique a été faite, la confiance vis-à-vis de la science se délite. »

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