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Alice & Bob ou la course vers l’ordinateur quantique !

Par Marine Dessaux | le |  Parcours

Jeune chercheur de l’ENS Lyon, Théau Perronnin est entré dans la course à l’ordinateur quantique en créant avec Raphaël Lascanne la start-up Alice&Bob, qui a levé 3 millions d’euros.

Ce projet, développé avec les laboratoires de l’ENS Paris, l’ENS Lyon, les Mines Paristech, l’INRIA et le CEA Saclay, a pour objectif de vendre la puissance de calcul d’un ordinateur quantique universel en passant par le cloud.

Alice & Bob
Alice & Bob

Théau Perronnin
Théau Perronnin

Côté technique, c’est du lourd, du très lourd même, et les applications possibles sont très concrètes. L’ordinateur quantique permettrait d’optimiser de nombreux secteur de l’industrie, notamment pharmaceutique.

Pendant deux années de maturation, le projet Alice&Bob a été sélectionné pour le Programme Jeunes Chercheurs de Pulsalys en 2018. Il a aussi obtenu un des grands prix du concours d’innovation i-PHD en 2019 et a développé un prototype prometteur.

Raphaël Lascanne
Raphaël Lascanne - DR

Aujourd’hui, la toute récente start-up de Théau Perronnin et son confrère Raphaël Lascanne a levé 3 millions d’euros et embauché quatre employés. Des débuts encourageants pour les deux jeunes chercheurs entrepreneurs français qui se lancent dans une véritable course contre la montre, avec, comme compétition, rien de moins que les géants informatiques Google et IBM.

Théau Perronnin répond à Campus Matin

Pourquoi et comment êtes-vous devenu un chercheur entrepreneur ?

En tant que doctorant, je ne travaillais pas à proprement parler sur l’ordinateur quantique mais sur la partie architecture modulaire qui permet d’assembler les qubits (des unités de stockage d’information quantique) comme des cubes de legos.

la volonté de dépasser une certaine frustration

Avec Raphaël Lascanne, cela faisait un moment qu’on avait la volonté de dépasser une certaine frustration. On sait que l’on a rien à envier à nos compétiteurs anglo-saxons. L'écosystème français est favorable. Alors on s’est dit : si personne d’autre n’y va, on va le faire. Nous ne sommes pas les meilleurs, ni les plus nuls. On a attendu les confirmations de nos expérimentations et rassemblés plusieurs groupes académiques autour du projet - la recherche en France à l’inconvénient d'être très éclatée, avec beaucoup de chercheurs isolés.

Désormais, l’entreprise prend la suite du travail de recherche. La partie entrepreneuriale de notre projet a pris forme grâce au programme Jeunes Chercheurs de Pulsalys qui nous a formé, nous a appris comment attaquer le problème, etc. Nous avons également suivi la formation Deep Tech Founders.

Apprendre à entreprendre en étant chercheur, c’est se concentrer sur deux grands axes. Le premier, c’est la technique : définir le statut de l’entreprise, suivre des cours de comptabilité, savoir lever des fonds, comprendre les mécaniques de cet univers. Le deuxième axe, c’est acquérir une posture d’entrepreneur : incarner l’entreprise et ses projets, la façonner…

Cela dit, pour moi qui viens d’une famille d’entrepreneurs, où on ne fait pas du tout des sciences, le monde de l’entreprise n’est pas totalement étranger. Créer ma start-up, c’est un peu une façon de rentrer dans le droit chemin !

 

Au fait, pourquoi Alice & Bob ?

« C’est parti d’une blague de scientifiques, explique Théau Perronnin. En maths, on travaille souvent entre un point de départ a et un point d’arrivée b, que l’on surnomme Alice et Bob. »

Mais c’est surtout un gage d’humilité de la part de Théau Perronnin et Raphaël Lascanne. Contrairement aux entreprises qui portent le nom de leurs fondateurs, le nom de l’entreprise des deux français désigne ces autres personnes anonymes qui auront permis au projet de voir le jour. « Alice&Bob, c’est plus grand que nous », conclut Théau.

Comment arrivez-vous à allier le monde de la recherche et celui de l’entrepreneuriat ?

ne se laisser impressionner par Google ou IBM

La recherche telle que je la connais et l’entrepreneuriat ne sont pas si éloignés. En physique expérimentale, on retrouve de nombreux mécanismes similaires à ceux que l’on doit développer pour créer un business : recherche de subventions, travaux avec le secteur privé… Mais il y a un changement d'état d’esprit, un changement de posture à avoir. Quand on est entrepreneur, on est là pour créer de la valeur. Ce qui laisse moins de liberté qu’avec la recherche.

Il ne faut pas se laisser impressionner par les grands noms comme Google ou IBM. Si on ne possède pas la même force de frappe, on peut compenser par notre habileté, notre capacité à ruser en trouvant un moyen d’arriver plus simplement au résultat.

Quelles sont les forces et faiblesses du système français ?

ce n’est pas parce qu’une porte se ferme que c’est fini

La faiblesse principale du système français est de ne pas encourager les chercheurs qui veulent entreprendre à couper le cordon entre le monde de la recherche et le monde de l’entreprise. Je pense que, pour un certain nombre de projet, cela peut causer du tort. Beaucoup de chercheurs entrepreneurs restent un peu entre deux : ils fondent une entreprise mais ne sortent pas du cadre de l’université. Ils ne jouent pas le jeu à fond.

La force du système française est de mettre à disposition de nombreux interlocuteurs. Il y a un tri à faire, certes, mais toutes ces possibilités sont autant de chances de percer. Une chose est sûre, ce n’est pas parce qu’une porte se ferme que c’est fini. Le bémol, c’est que pour trouver les interlocuteurs, les formations, les financement, l’information n’est pas facilement accessible. Cela dit, si on est déterminé à parler à tous ceux qui acceptent de nous en dire plus, on finit par trouver les réponses à nos questions.

Quels sont vos rêves ?

serons-nous les premiers ?

Je suis en train d’en concrétiser un en ce moment : avoir la chance inouïe de revivre la course à l’ordinateur, avec de nouvelles règles du jeu. Notre objectif technologique est de parvenir à corriger toutes les erreurs de l’ordinateur quantique, de créer la brique élémentaire parfaite et ensuite de monter en échelle. Nos premières machines devraient voir le jour à l’horizon 2024. Après plusieurs années de réflexion et d’essais, c’est maintenant pour nous le moment de se lancer. Nous avons suffisamment de preuves pour savoir qu’on va y arriver, la question : serons-nous les premiers ?

 

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