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Directeur des études  : le système D à l’honneur, un bilan encore à confirmer

Par Catherine Piraud-Rouet | le | Personnels et statuts

Il y a près de quatre ans, la loi ORE (Orientation et réussite des étudiants) généralisait la fonction de directeur des études dans les universités. Un rôle attribué à des enseignants référents pour le suivi des cohortes d’étudiants de licence, dont l’accompagnement vise à limiter le décrochage et favoriser la réussite. Campus Matin est allé sur le terrain pour voir si et comment la fonction s’était installée dans les établissements et cerner son premier bilan.

Quel bilan de l’instauration de la fonction de directeur des études dans les universités ? - © France Universités - Université Bretagne Sud
Quel bilan de l’instauration de la fonction de directeur des études dans les universités ? - © France Universités - Université Bretagne Sud

Accompagner les étudiants de licence dans leurs premiers pas au sein du système universitaire, dans le but de lutter contre le décrochage et favoriser leur réussite, tel était l’objectif majeur de la loi Orientation et réussite des étudiante, dite loi ORE promulguée en mars 2018. L’article 5 de l'arrêté de licence du 30 juillet 2018 permettant la création de la fonction de directeur d'études (DE) était le principal atout dans boite à outils gouvernementale. 

Ainsi, un directeur d'étude est un enseignant référent rattaché à chaque étudiant de licence, qui « assure la mise en place des contrats pédagogiques pour la réussite étudiante et un accompagnement personnalisé des étudiants  ».  

Une fonction désormais généralisée 

Le directeur d'étude ne doit pas être confondu avec le directeur des études et de la scolarité  : un responsable administratif, chargé de coordonner les différentes scolarités des établissements.

Si la désignation de ces enseignants référents (ER) est désormais institutionnalisée et généralisée, elle était toutefois déjà présente, de manière plus ou moins formalisée, dans certaines composantes, notamment à l’Université de Bordeaux.

«  Avant la réforme, le directeur d'études avait peu affaire aux étudiants. Et ceux-ci contactaient plutôt leur tuteur en cas de question  », note Véronique Bertile, maîtresse de conférences (MCF) en droit public et directrice d'études de la licence de droit de l’établissement. 

Un ratio étudiants-enseignants référents souvent rédhibitoire 

Dès la rentrée 2018-2019, dans chaque établissement, des dispositifs ont été montés et des enseignants affectés ou recrutés, sous des appellations variables  : DE chez certains, ER chez d’autres. Au-delà de la sémantique, ce qui prévaut est la mise en place d’un système D à grande échelle. Car dans toutes les universités, le retour est le même  : mettre un référent derrière chaque étudiant est mission impossible car les ratios étudiants/enseignants sont implacables.

«  Nous comptons 7000 à 8000 inscrits en L1, pour quelque 800 enseignants, déjà très pris par leurs autres activités », pointe Corinne Mascala, professeur de droit privé et ancienne présidente à l'Université Toulouse 1 Capitole.

Cela se révèle d’autant plus important dans les filières en tension (médecine, STAPS, psychologie ou droit). «  En L1 droit, j’ai 800 étudiants, pour deux enseignants référents  », recense pour sa part Sophie Meynet de Cacqueray, vice-présidente déléguée aux affaires générales en formation à Aix-Marseille Université (AMU).

Le challenge est nettement plus abordable dans les filières moins chargées, comme les sciences. «  Avec 8 DE et à peu près le double d’ER pour 1 500 étudiants de L1, nous avons une équipe suffisamment conséquente pour que les ER aient du temps à consacrer à chaque étudiant  », note Isabelle Canet, enseignante-chercheuse en chimie et directrice des études des licences scientifiques à l’Université Clermont-Auvergne (UCA).  

À chacun son organisation «  maison  » 

Françoise Peyrard est vice-présidente formation à l’UCA - © UCA
Françoise Peyrard est vice-présidente formation à l’UCA - © UCA

Pour remplir le cahier des charges, à chacun son organisation. Laquelle impose de faire des choix. Sur les bénéficiaires, d’abord. À l’UCA, l’accent a été mis sur les premières années de licence.

«  Nous avons deux types d’enseignants référents : celui qui encadre - de manière resserrée - les étudiants de parcours adaptés (les « oui si  ») et celui qui suit ceux de parcours standard », témoigne Françoise Peyrard, vice-présidente formation à l’Université Clermont-Auvergne. En L2, par contre, nous lâchons pas mal de lest, car nous considérons que le gros du travail est fait, les jeunes ayant gagné en autonomie. »

Sur le contenu de l’accompagnement, ensuite. À l’Université Toulouse 1 Capitole, les étudiants volontaires sont réunis par groupes d’une trentaine, pour des séances hebdomadaires d’1h30 à 2h. «  Au menu  : décryptage des codes de l’université, méthodologie, un peu de culture générale et soutien disciplinaire de plus en plus ciblé au fur et à mesure de l’avancement de l’année », détaille Corinne Mascala.  

Appui sur un logiciel 

Côté modalités des pratiques d’accompagnement, cela semble fonctionner dans les filières au ratio étudiants/ DE le plus large. «  Ainsi, à la faculté de sciences de l’UCA, un ER traite de 50 à 150 étudiants, qu’il rencontre individuellement, en fonction des besoins, au moins une fois après la rentrée et à la fin du semestre  », évoque Isabelle Canet.

Mais pour les autres, l’adaptation est de rigueur. À l’AMU, comme dans d’autres universités, le choix a été fait de s’appuyer sur un logiciel (ConPeRe, en l’occurrence), via lequel chaque étudiant renseigne ses besoins spécifiques et signe le contrat pédagogique de réussite étudiante (CPRE). Les référents tiennent toutefois des permanences en présentiel, pour quelques profils ciblés. Il est prévu une montée en puissance progressive du dispositif, qui sera élargi aux L2 en 2023 et aux L3 en 2024.

Sophie Meynet de Cacqueray est vice-présidente déléguée aux affaires générales en formation à Aix-Marseille - © D.R.
Sophie Meynet de Cacqueray est vice-présidente déléguée aux affaires générales en formation à Aix-Marseille - © D.R.

«  C’est pour les étudiants de L1 que le dispositif a le plus de sens, car ils basculent d’un jour à l’autre dans un monde d’autonomie et de liberté où ils peuvent se sentir perdus. Mais il est important aussi pour les L2 et L3, qu’il faut accompagner sur la voie de l’orientation  », explique Sophie Meynet de Cacqueray.

Une tâche chronophage et prenante 

Quel que soit le choix effectué, la tâche est chronophage et prenante pour les directeurs d’études. À Bordeaux, une permanence hebdomadaire de 2 heures a été mise en place - en présentiel et/ou en visioconférence selon les cas - au cours de laquelle Véronique Bertile reçoit environ cinq étudiants. «  S’y ajoutent une cinquantaine de mails d’étudiants à gérer par semaine. Au total, la fonction occupe 80 % de mon temps », précise Véronique Bertile.

Au total, la fonction m’occupe 80 % de mon temps

En sus de leurs missions de suivi des étudiants, les DE ont à gérer un certain nombre de missions connexes  : coordonner les enseignements (vérifier les emplois du temps, l’attribution des notes…), préparer et analyser les évaluations, assurer le recrutement et le suivi des tuteurs. «  Mais aussi participer aux visites dans les lycées, aux forums étudiants, contribuer à l’examen des vœux sur Parcoursup, examiner les dossiers des étudiants étrangers  », énumère Isabelle Canet.  

Titulaires comme vacataires sur le pont 

Le tout, pour une prime annuelle de responsabilité pédagogique de 1 500 euros ou par règlement d’heures complémentaires (au forfait  : 10 ou 20 heures équivalent TD annuelles à l’UCA, entre 12 et 48 h équivalent TD à l’AMU). Dans tous les cas, le dédommagement est mince et généralement pas à la hauteur de l’engagement consenti. Pourtant, l’investissement n’est pas lourd pour les établissements, qui reçoivent un budget spécifique pour la loi ORE, qu’ils peuvent flécher à loisir, de quoi rémunérer les enseignants titulaires volontaires et les vacataires souvent indispensables en soutien.

Corinne Mascala est professeure en droit privé à l’Université Toulouse 1 Capitole. - © D.R.
Corinne Mascala est professeure en droit privé à l’Université Toulouse 1 Capitole. - © D.R.

«  Cela fonctionne assez bien car les chargés de TD (attachés temporaires d’enseignement et de recherche, vacataires, doctorants) sont assez demandeurs. Des MCF ou même des professeurs titulaires intervenant davantage sur les séances disciplinaires  », précise Corinne Mascala.

À l’AMU, on distingue deux types de profils  : d’une part, les DE, des titulaires désignés par le conseil de l’UFR ou par les composantes et d’autre part, des référents pédagogiques, déclinaisons de terrain de ces directeurs  ; ceux-là sont plutôt des étudiants tuteurs, plus avancés dans les études.  

Un déploiement qui s’est, partout, accompagné d’un accompagnement des enseignants concernés. «  Nous avons fait un guide de l’enseignant référent, qui présente tout notre dispositif. Les DE ont aussi la possibilité d’être formés par notre pôle de pédagogie universitaire », illustre Françoise Peyrard. 

À Bordeaux, comme ses collègues, Véronique Bertile a bénéficié de quatre demi-journées de formation. «  Au menu  : des ateliers de mise en situation et surtout une information sur les services divers sur lesquels renvoyer les étudiants (Crous, Service universitaire d’information et d’orientation, espace santé, bureau de la vie étudiante, service de prise en charge des besoins spécifiques, etc.)  », détaille-t-elle. 

Des questionnements très diversifiés 

Véronique Bertile est maîtresse de conférences à l’Université de Bordeaux. - © D.R.
Véronique Bertile est maîtresse de conférences à l’Université de Bordeaux. - © D.R.

En effet, depuis deux ans, la crise sanitaire a fait exploser le taux de précarité et de détresse étudiante. «  Les jeunes demandent de plus en plus des allègements ou des exemptions de TD parce qu’ils vont mal. Beaucoup sont isolés, certains mal logés ou même qui ne mangent pas à leur faim, soupire Véronique Bertile. J’essaie de les écouter au mieux, mais pour les aider, je ne peux que passer le relai.  »

Véronique Bertille et Isabelle Canet croulent aussi sous des problématiques plus académiques  : méthodologie, choix des matières (notamment en vue de l’orientation en master), détermination des modalités de parcours les plus adaptées, parfois problème avec un professeur…

Elles traitent aussi de nombreuses questions d’ordre logistique  : comment trouver le bon service (voire la bonne salle de cours), aider un étudiant à se procurer un ordinateur. «  Je me sens à la fois conseillère d’orientation, psychologue et assistante sociale  », résume Véronique Bertile. 

Un bilan encore difficile à établir 

Au final, quatre ans après la mise en place de la mesure, quel premier bilan peut-on en tirer  ? Sur le plan quantitatif (taux de réussite en licence, et notamment en L1), la Covid a brouillé les cartes. «  Certes, ce taux a un peu augmenté, mais il est difficile de faire la part des choses avec les examens à distance », pointe Françoise Peyrard. 

À Toulouse, on relève une diminution du taux d’échec en L1 d’au moins 5 %. «  Mais ce résultat peut aussi être mis au crédit de la création des attendus, qui ont limité le caractère aléatoire des orientations des lycéens vers telle ou telle filière  », relativise Corinne Mascala.  

L’université Clermont Auvergne note une baisse des décrocheurs. - © D.R.
L’université Clermont Auvergne note une baisse des décrocheurs. - © D.R.

À ce jour, se pencher sur l’aspect qualitatif semble donc le plus pertinent. «  Nos enquêtes de satisfaction menées auprès des étudiants sur l’ensemble du dispositif loi ORE sont bonnes, tout spécialement sur les enseignants référents, qui enregistrent quasiment le plus haut score, avec 80 % de satisfaits  », informe Françoise Peyrard. Elle note aussi une baisse du nombre de décrocheurs.

«  Travailler avec un étudiant sur sa réorientation, c’est aussi un succès, même s’il ne valide pas sa L1  », résume-t-elle. «  L’arrivée des ER nous a permis de suivre mieux toute la population étudiante, et non la seule frange d’entre eux en difficultés, relève pour sa part Isabelle Canet. À la clé, une réelle action préventive, à poursuivre.  » 

Pour Sophie Meynet de Cacqueray, la systématisation des DE est aussi le révélateur du changement en profondeur de l’université. «  L’enseignant qui fait son cours magistral sans s’occuper de ce qui se passe autour, c’est terminé  », souligne-t-elle.

«  Cette double fonction, pédagogique et d’aiguilleur, est loin d’être un gadget. Nous sommes aujourd’hui les premiers interlocuteurs des étudiants sein des établissements et je pense leur apporter une vraie plus-value. À fortiori en cette période de difficultés exacerbées », conclut Véronique Bertile.

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