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Edtechs : les tendances à suivre

Par Marine Dessaux | le | Edtechs

Après une rentrée « phygitale »*, des cours et TD passés en distanciel, l’enseignement supérieur vit l’hybridation au quotidien. Boostées par ce contexte, les edtechs peuvent s’avérer vectrices de solutions.

Roman Bruegger, directeur général du Swiss Edtech Collider, l’accélérateur de l’EPFL dédié aux technologies pour l'éducation, et Gérard Giraudon, président d’EducAzur, cluster dédié aux edtechs et à la e-education de la région Sud-Paca, abordent les tendances à suivre.

Le Swiss Edtech Collider est une structure qui accompagne les edtechs sur le long terme - © Alain Herzog - EPFL
Le Swiss Edtech Collider est une structure qui accompagne les edtechs sur le long terme - © Alain Herzog - EPFL

Depuis quelques années et particulièrement avec la crise de la Covid-19, le secteur edtech dispose d’une visibilité nouvelle en France. Ce que confirme  Gérard Giraudon, président d’EducAzur : 

« C’est dans le contexte de la pandémie qu’il y a enfin eu prise de conscience de l’utilité du numérique dans l’enseignement, pour la formation initiale et continue. Cela a permis de faire comprendre l’importance de l’outil technique adapté à l’usager », souligne-t-il.

Alors que le pays est à nouveau confiné, faire rimer technologie et enseignement est indispensable. Mais quelles sont les tendances de fond ?

« Ce n’est pas un Learning management system (LMS) complet qui révolutionnera l’industrie edtech, ce seront de plus petites solutions : des outils pour améliorer l’engagement en classe, pour garder l’étudiant motivé, mais aussi qui apporteront un aspect divertissant à l’enseignement, notamment en reprenant les codes du jeu vidéo (gamification) », pose Roman Bruegger, directeur général du Swiss Edtech Collider.

Les technologies edtechs qui vont marquer l’enseignement

Les systèmes d’apprentissage personnalisés et adaptatifs

Roman Bruegger est directeur général du Swiss Edtech Collider qui accompagne plus de 75 edtechs
Roman Bruegger est directeur général du Swiss Edtech Collider qui accompagne plus de 75 edtechs - © Roman Bruegger

« Les systèmes d’apprentissage adaptables et évolutifs, qui fonctionnent grâce aux learning analytics** et collectent la data, permettent d’évaluer le niveau de l’apprenant et poser des questions de façon à lui permettre de se sentir plus sûr de lui, c’est toujours au bon niveau de complexité pour qu’il réussisse et reste intéressé », expose Roman Brugger.

« Cela permet au professeur de situer l’élève, de savoir si le sujet est maîtrisé. C’est aussi l’opportunité d’avoir un apprentissage individualisé et plus de temps pour les compétences relationnelles », complète-t-il.

« On mesure que ce n’est pas très utile pour les bons élèves, en revanche ça l’est pour ceux qui ont des difficultés », complète Gérard Giraudon.

La personnalisation permet la création automatique de parcours d’apprentissage, par exemple à travers des suites d’exercices, adaptés à l’apprenant et qui ne sont pas forcément linéaires dans leurs difficultés didactiques, on peut faire des allers-retours entre les différents niveaux de difficultés.

« Par exemple, des expérimentations de solutions comme KidLearn, ont montré des améliorations de performance pour des élèves en difficulté. Le développement de cette approche va donc continuer. »

Les ‘notebooks’

Les notebooks, ces cahiers électroniques que l’on trouve notamment au sein de l’environnement Jupyter, une application web utilisée pour programmer dans plusieurs langages informatiques, permettent de travailler collaborativement sur un même document.

Depuis un navigateur web, l’enseignant et les étudiants peuvent rassembler du texte, des images, des formules mathématiques et du code.

« Chaque étudiant peut faire un bout de code dans son application, cela permet de faire du travail coopératif de manière intensive tandis que l’enseignant supervise », résume Gérard Giraudon.

Les technologies smartphones-friendly

« La formation à partir d’appareils mobiles décolle, affirme Gérard GiraudonLes applications mobiles sont un point d’entrée pour les edtechs sur le marché de la formation continue en milieu professionnel et elles devraient se développer également pour les étudiants du supérieur ».

Une autre tendance à suivre : la réalité virtuelle

« Cette technologie offre la possibilité de se rencontrer virtuellement, de visiter un endroit, sans être dans la même pièce. Une de nos start-up simule un laboratoire en réalité, les étudiants peuvent se retrouver au même moment et faire une expérience ensemble », rapporte Roman Bruegger.

Cependant, la nécessité de posséder un équipement dédié, en l’occurrence un casque VR ralentit l’usage à grande échelle de cette technologie, contrairement à la réalité augmentée pour laquelle une tablette ou un téléphone suffisent.

« Dans la réalité augmentée, la tendance est au développement d’un mélange du réel et du virtuel, dont on peut faire l’expérience simplement sur téléphone », indique néanmoins Roman Bruegger.

Deux start-up à suivre

Magma learning. Cette startup permet de tester et de visualiser ses connaissances sur une carte. « L’intérêt est de pouvoir identifier ce qui n’est pas maîtrisé et ce sur quoi l’apprenant doit se concentrer avant un contrôle », explique Roman Bruegger.

Coorpacademy. C’est le Netflix de la formation continue ! «  Cette plateforme de formation en ligne avec des parcours personnalisés permet, après une première étape, d’en conseiller de nouveaux pour approfondir ses connaissances avec des formation engageantes », poursuit Roman Bruegger.

La blockchain peu mobilisée

Selon l’enquête Edtech France-EY Parthenon dont Campus Matin vous a déjà parlé, l’utilisation de la blockchain, qui permet la non-falsification de données, reste marginale. Cela va-t-il changer ? 

« Tout est possible, mais pour l’instant je ne vois pas un intérêt majeur à la blockchain, les structures de formation ont par ailleurs une immensité de problèmes devant elles », constate Gérard Giraudon.

Gérard Giraudon est également vice-président innovation à l’Université Côte d’Azur
Gérard Giraudon est également vice-président innovation à l’Université Côte d’Azur - © Inria

« Cette technologie peut être utilisée pour garantir la non-falsification d’un diplôme, ce qui intéresse plutôt les entreprises qui embauchent, mais ce ne sont pas elles qui vont acheter la solution. Mais pourquoi pas avec une approche marketing innovante ? », ajoute-t-il. 

Un nouvel usage qui pourrait devenir la norme, selon le président de EducAzur, et rendu possible par la blockchain, consisterait à « mettre en place un identifiant unique pour chaque étudiant de façon à ce qu’il retrouve son environnement numérique notamment ses données de formation s’il change d’endroit ». Cela signifierait la portabilité des données : « Aujourd’hui, si un élève déménage et change d’académie il perd tout ce qui n’est pas imprimé ».

En comparaison aux autres technologies qui sont en plein boom, la blockchain est assez jeune

Roman Bruegger confirme que cette technologie est encore peu mobilisée par les edtechs : « La blockchain n’est pour l’instant pas massivement utilisée. Il y a quelques concepts qui requièrent l’implémentation de cette technologique, sur lesquels travaillent certaines start-up, notamment celui de remplacer les notes par une récompense, une pizza ou une boisson, par exemple. Mais cela en est à ses débuts aussi parce que, en comparaison aux autres technologies qui sont en plein boom, la blockchain est assez jeune ».

S’agissant de l’intelligence artificielle (IA), l’expert suisse se montre aussi nuancé : « Son utilisation reste rare et complexe, la question de la protection de données est hautement sensible or pour développer un apprentissage personnalisé grâce à l’IA, il faut beaucoup de données. »

Un développement plus compliqué pour les kits physiques

Les robots, les kits de réalité virtuelle, etc., qui requièrent un matériel « en dur », peinent à se faire une place au sein des établissements en raison de la crise sanitaire. « Pour ces start-up, il est plus difficile qu’avant de trouver des clients », témoigne Roman Bruegger.

Pour entériner ces innovations : la formation au numérique, une case obligatoire

Cependant la première des innovations, pour Gérard Giraudon, c’est… la formation au numérique ! « Au sein de l’éducation nationale, mais aussi dans l’enseignement supérieur, c’est un enjeu colossal », souligne-t-il. 

Un problème général de compétence

Pour un usage efficace, « le prof et l’apprenant doivent partager le même type d’outil, mais il y a un problème général de compétence et de maîtrise des concepts et outils numériques. Beaucoup trop de gens ne connaissent pas du tout les outils de base : on est dans du b.a.-ba de la maîtrise de ces outils, on n’a pas assez de culture informatique en France ».

Il cite Gilbert Simondon, un philosophe de la technique : « Depuis l’aube de l’humanité, les humains inventent des outils techniques qui transforment la société dans laquelle ils vivent. L’apport de Simondon est un plaidoyer pour intégrer la technique dans la culture ».

Et de conclure : « Nous vivons l’évolution d’un monde par l’apport technique informatique et de profonds changements de la société sont attendus. On parle donc de révolution tant le numérique touche tous les secteurs de la société. Il est alors urgent de considérer la maîtrise a minima de techniques issues du numérique comme faisant partie de la culture du citoyen du XXIe siècle ».

Or cette réalité technique était jusqu’à présent « peu enseignée dans le parcours scolaire », déplore Gérard Giraudon, alors que «  d’autres pays comme le Royaume-Uni et récemment l’Inde, où les enfants de 10 ans apprennent la programmation informatique, engagent des efforts majeurs ».

Des pistes à approfondir

Mais les élèves ne sont pas les seuls concernés, cette adaptation de la société à la technologie numérique passe par les managers : « La pandémie a aussi montré que l’innovation n’est pas technologique, mais aussi managériale. Il faut qu’il y ait une vraie politique interne qui passe par des changements profonds ».

Une question reste néanmoins en suspens : « Comment former adéquatement et à grande échelle, mais à moindre coût ? ».

Edtechs : une adoption en profondeur ?

Malgré leur succès actuel, les sociétés edtechs portées par la crise et les besoins nouveaux des établissements n’en sont pas moins vigilantes. L’utilisation des solutions numériques est accrue pour l’heure, mais la question de leur adoption dans la durée se pose. Les établissements reviendront-ils à un apprentissage traditionnel après la crise ? La question préoccupe les acteurs. 

*Phygital : contraction de physique et digital, ce qui signifie entre présentiel et distanciel.

** Analyse des traces d’apprentissage .

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