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Accessibilité numérique dans l’enseignement supérieur : des réflexes à mettre en place


Cours en ligne, démarches administratives, sites web… L’accessibilité numérique touche de nombreux aspects du fonctionnement des établissements. Mais elle reste encore trop souvent reléguée au second plan, faute de stratégie claire pour faire évoluer pratiques, outils et infrastructures.

Accessibilité numérique dans l’enseignement supérieur : des réflexes à mettre en place
Accessibilité numérique dans l’enseignement supérieur : des réflexes à mettre en place

« Mes collègues me parlent des ascenseurs en panne ou des portes difficiles à ouvrir mais pas de l’accessibilité des cours mis en ligne », constate Karine Gros, vice-présidente politique handicap et vulnérabilités à l’Université Paris-Est Créteil (Upec).

Selon elle, l’accessibilité numérique est une préoccupation « encore trop marginale » dans l’enseignement supérieur. « Il n’y a pas encore une réelle prise de conscience sur ce sujet », estime la maîtresse de conférences HDR et titulaire de la chaire de recherche et de formation handicap, emploi et santé au travail.

« On tend à se focaliser sur le bâti et les personnes à mobilité réduite, mais on oublie que 80 % des handicaps sont invisibles », rappelle-t-elle. Résultat, de nombreux cours et supports numériques ne sont pas pensés pour convenir aux personnes concernées par certains handicaps visuels, cognitifs, psychiques ou moteurs.

Celles-ci peuvent rencontrer de multiples obstacles, par exemple, des graphiques non lus par les technologies d’assistance, des images sans texte alternatif, des vidéos que les enseignants ne pensent pas à systématiquement à sous-titrer, des contrastes insuffisants qui rendent impossible la lecture des textes, etc.).

Ces problèmes sont de nature à entraver la scolarité des étudiants en situation de handicap, dont le nombre a beaucoup augmenté depuis les années 2000. Ils se posent avec d’autant plus d’acuité depuis la crise du Covid-19 qui a entraîné une accélération dans la numérisation des enseignements, faisant notamment du distanciel (synchrone ou asynchrone) une pratique courante.

Au-delà des enseignements, l’accessibilité conditionne aussi les démarches administratives de toute la communauté universitaire (accès aux dossiers, candidatures sur les plateformes, gestion de la carrière des personnels enseignants et BIATSS, etc.).

« Viser un cheminement »

Karine Gros, Vice-Présidente Politique Handicap & Vulnérabilités à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) - © Upec
Karine Gros, Vice-Présidente Politique Handicap & Vulnérabilités à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) - © Upec

Plus largement les sites des établissements sont nombreux à afficher les mentions d’accessibilité « non conforme » ou « partiellement conforme ». Depuis la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, ils ont une obligation d’affichage et de transparence et doivent élaborer un schéma pluriannuel de mise en œuvre de l’accessibilité tenant compte des critères du Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA) publié par la Direction interministérielle du numérique (Dinum).

Ce document s’appuie sur les principes internationaux du WCAG (Web Content Accessibility Guidelines), notamment la perceptibilité de l’information, l’utilisation simple et équitable, la tolérance à l’erreur de l’utilisateur et la compatibilité avec différents outils. Tous ces critères visent l’accessibilité universelle.

Cet objectif, Karine Gros ne le croit pas réalisable sans stratégie ni concertation en raison du « facteur humain ». Il suffit d’une personne réfractaire, d’un oubli ou d’une erreur pour compromettre l’accessibilité globale. « Par contre, ce qu’il faut viser, c’est un cheminement et une progression, précise-t-elle. Si on ne le fait pas, on est responsable de la stagnation. ».

Pour la vice-présidente politique handicap et vulnérabilités, le principal moteur du changement est l’impulsion donnée par la gouvernance : « C’est une question politique, on veut ou on ne veut pas ». À l’Upec, le sujet « avance », explique-t-elle, en partie grâce aux actions conjointes du schéma directeur du handicap et du schéma directeur du numérique porté par le vice-président numérique Gaétan Hains.

« Cela tient beaucoup à des personnes », souligne-t-elle. Celles-ci ne restent toutefois pas forcément assez longtemps en place pour garantir une continuité stratégique. « Revoir des habitudes de conception, outiller les équipes, contractualiser avec de nouvelles sociétés… énumère-t-elle. Tout cela demande du temps et un suivi, mais les universités sont des organisations complexes avec beaucoup de turnover. C’est un frein ».

La récente création de l’APRANESR, une association dédiée aux référents accessibilité numérique (RAN) des établissements de l’ESR, présidée par Pierre Reynaud de l’Université de la Réunion, pourrait cependant aider les établissements à avancer dans ces chantiers. « Cela devrait contribuer à structurer et diffuser une dynamique nationale. Je viens de découvrir cette association et vais proposer à l’UPEC et au vice-président Numérique d’y adhérer », signale Karine Gros.

Enseigner les « bonnes pratiques »

Youen Thirion, enseignant en informatique et ergonomie à l’IUT de Lannion - © Alan L’Estimé
Youen Thirion, enseignant en informatique et ergonomie à l’IUT de Lannion - © Alan L’Estimé

Pour Youen Thirion, enseignant en informatique et ergonomie à l’IUT de Lannion, l’inertie en matière d’accessibilité numérique des sites ne tient pas tant à un manque de volonté ou de connaissances qu’au nombre d’acteurs impliqués dans la décision et à la lourdeur des projets à engager.

« On ne peut pas se contenter de mettre un pansement sur l’existant, de changer quelques couleurs à gauche et droite… Il faut tout réparer. C’est un peu laborieux, cela va coûter cher et prendre du temps. Il est beaucoup plus simple d’intégrer l’accessibilité dès le début », explique-t-il.

C’est ce que l’ancien ergonome enseigne à ses étudiants. Il dispense notamment une initiation sur le sujet aux étudiants de deuxième année de BUT informatique. Pendant quatre heures, il les sensibilise et leur montre les « bonnes pratiques ».

Il évalue ensuite leur mise en œuvre tout au long du cursus dans le cadre de projets transverses de situations d’apprentissage et d’évaluation. La répétition des exercices devrait, estime l’enseignant, rendre automatique l’application des principes de l’accessibilité chez les futurs professionnels. Un rappel des sanctions prévues en cas de non-respect des obligations légales peut aussi, imagine-t-il, avoir son utilité.

L’application pure et simple des règles ne suffit toutefois pas dans tous les domaines de la conception. « Il y a un écart entre la conformité formelle et l’accessibilité réellement vécue, entre le prescrit et le réel », indique également Karine Gros.

Prendre en compte dès le départ la réalité des personnes concernées est donc extrêmement important. C’est notamment ce qu’apprennent les étudiants du BUT métiers du multimédia et de l’internet de l’IUT de Lannion, formés à l’expérience utilisateur.

Sensibiliser aux déficiences

À l’École nationale de l’aviation civile (Enac), les futurs ingénieurs du master en interaction humain-machine sont également poussés à adopter une démarche intégrant la « conception participative ». «  Qu’ils aient une déficience ou non, il faut toujours parler aux utilisateurs, comprendre leurs besoins, observer ce qu’ils font, identifier les problèmes… », détaille Anke Brock, coresponsable du master.

Il ne s’agit pas de penser à la place des personnes, insiste-t-elle. En classe, ce principe se traduit par une sensibilisation aux différentes déficiences. L’enseignante-chercheuse donne notamment un cours de six heures sur l’accessibilité numérique. Lors de la première séance, elle diffuse des vidéos dans lesquelles des étudiants en situation de handicap parlent de leurs difficultés et des solutions techniques qu’ils ont trouvées (scanners, claviers adaptés, lecteurs d’écrans, etc.). « Je trouve que c’est extrêmement bien pour sensibiliser que le discours ne vienne pas d’une personne valide », explique-t-elle.

Anke Brock, coresponsable du Master IHM de l’ENAC - © Inria
Anke Brock, coresponsable du Master IHM de l’ENAC - © Inria

Au cours des autres séances, l’enseignante-chercheuse aborde les principes de la conception universelle et l’accessibilité du web. Elle fournit également des conseils pratiques, notamment pour rendre des documents PDF ou PowerPoint accessibles.

« Je les mets en lien avec l’ergonomie en général parce que certains principes concernent tout le monde, c’est du bon sens », précise-t-elle. C’est aussi l’occasion de rappeler qu’« un handicap est créé par la déficience mais aussi par l’environnement ».

Selon Anke Brock, le sujet mériterait d’être abordé dans toutes les formations afin que chaque étudiant reçoive au moins une initiation au cours de sa scolarité, mais il n’est pas jugé prioritaire et la place manque au sein des maquettes pédagogiques.

À l’Enac, seul le master en interaction humain-machine (30 étudiants) bénéficie de cours sur l’accessibilité, alors que plus de 100 ingénieurs en sortent diplômés chaque année sans avoir été sensibilisés. « Cela me désole un peu qu’il y ait tellement peu de personnes formées à ces questions pendant leurs études », déplore-t-elle.

L’absence de réflexe

Du côté des équipes pédagogiques et administratives dans l’enseignement supérieur, des formations sont proposées mais elles ont rarement un caractère obligatoire.

Une enquête menée en 2024 auprès de 309 personnels de l’Université Paris 8 donne une idée de l’ampleur du défi : près de neuf membres du personnel sur dix (86 %) déclarent n’avoir jamais été formés à l’accessibilité numérique. Cette absence de formation est plus marquée chez les enseignants (92 %) que chez les personnels administratifs et techniques (79 %).

Après le manque de compétences techniques cité par un tiers des agents (34 %), le principal obstacle à la mise en pratique des principes d’accessibilité reste l’absence de réflexe : 24 % des personnels avouent en effet ne pas y penser dans leur routine quotidienne.

Au-delà des compétences à acquérir, ce constat met donc en lumière la nécessité d’installer, selon l’expression des auteurs, une véritable « culture de l’accessibilité numérique ».