Numérique

[Tribune] IA : repenser l’apprentissage à l’épreuve de l’assistance cognitive


L’irruption de l’intelligence artificielle générative dans l’enseignement supérieur interroge profondément les conditions de l’apprentissage. En analysant ses effets sur l’attention, la charge cognitive et les modalités d’évaluation, Fabienne Torrès-Baranes, docteure en sciences de l’information et de la communication et responsable de programmes en écoles de management, propose dans cette tribune des pistes pour repenser les pratiques pédagogiques à l’ère de l’assistance cognitive.

[Tribune] IA : repenser l’apprentissage à l’épreuve de l’assistance cognitive
[Tribune] IA : repenser l’apprentissage à l’épreuve de l’assistance cognitive

Évolution du rapport cognitif au savoir : l’illusion de la maîtrise

Depuis le début des années 2000, notre rapport au savoir s’est profondément transformé. L’accès immédiat à l’information via les moteurs de recherche a réduit la nécessité de mémoriser. Face à une question, le réflexe est souvent de consulter un outil numérique plutôt que de mobiliser ses propres ressources cognitives.

Ce comportement, devenu massif, a progressivement fragilisé certaines fonctions essentielles de l’apprentissage, telles que la mémoire de travail, l’attention soutenue ou la capacité à structurer un raisonnement.

Fabienne Torrès-Baranes - © D.R.
Fabienne Torrès-Baranes - © D.R.

La notion de rapport au savoir, développée notamment par Bernard Charlot [professeur émérite en Sciences de l’éducation à l’Université Paris 8 Saint-Denis, décédé en décembre 2025], permet de mieux comprendre cette évolution. Elle désigne la relation qu’un individu entretient avec la connaissance, en tenant compte de son parcours, de son environnement et de ses représentations.

Les travaux de Bautier et Rayou ont montré combien ce rapport est influencé par l’expérience scolaire et les conditions sociales.

Aujourd’hui, les pratiques numériques s’imposent comme un facteur supplémentaire, modifiant en profondeur la posture de l’apprenant : de sujet actif engagé dans l’appropriation du savoir, il tend à devenir un utilisateur ponctuel de ressources externalisées.

Un effet pervers bien identifié : l’illusion de la maîtrise

L’intelligence artificielle générative s’inscrit dans cette continuité. Des outils comme ChatGPT produisent des contenus structurés, argumentés et parfois brillamment formulés, sans exiger de l’utilisateur une élaboration personnelle. Cette facilité d’accès génère un effet pervers bien identifié : l’illusion de la maîtrise. L’étudiant obtient une réponse immédiate, mais sans compréhension réelle des concepts mobilisés ni capacité à les réutiliser de manière autonome.

Les travaux de John Sweller sur la théorie de la charge cognitive rappellent pourtant que l’apprentissage repose sur une mobilisation active des ressources mentales. Si l’IA réduit la charge extrinsèque liée à la présentation de l’information, elle tend aussi à court-circuiter l’effort cognitif nécessaire à la construction de schémas mentaux durables. Lorsque l’effort est insuffisant, l’ancrage en mémoire de long terme s’en trouve affaibli. L’expérience subjective de l’apprentissage devient superficielle, au profit d’une efficacité apparente.

Une faible appropriation conceptuelle

Une étude récente menée par des chercheurs du MIT (2023) illustre concrètement ce phénomène. Elle montre que 83 % des étudiants ayant rédigé un texte avec l’aide de ChatGPT sont incapables de citer correctement leur propre production, contre seulement 10 % pour ceux qui l’ont écrite sans assistance. Les chercheurs parlent alors de dette cognitive, associée à un sous-engagement cérébral mesuré par électroencéphalogramme. Les productions assistées présentent également une moindre diversité lexicale et une faible appropriation conceptuelle.

De la dette cognitive à la civilisation du poisson rouge

Cette fragilisation de l’attention ne concerne pas uniquement le champ éducatif. Elle s’inscrit dans une transformation plus large de notre environnement informationnel, analysée par Bruno Patino, président de la chaîne franco-allemande Arte et auteur de « La civilisation du poisson rouge » (Grasset, 2019).

Une société organisée autour de la captation permanente de l’attention

À travers la métaphore du poisson rouge — dont la capacité d’attention serait limitée à quelques secondes — Bruno Patino décrit une société organisée autour de la captation permanente de l’attention. Les écrans deviennent des environnements de sur-sollicitation continue, conçus pour relancer l’intérêt toutes les huit ou neuf secondes.

« Les poissons rouges, c’est nous, et le bocal, ce sont nos écrans », résume-t-il. Cette logique, issue de l’économie de l’attention, façonne nos usages numériques bien au-delà du divertissement.

Les effets sur l’apprentissage sont majeurs. L’exposition répétée à des stimuli courts, fragmentés et immédiatement gratifiants rend plus difficile l’entrée dans des tâches cognitives longues, exigeant concentration, effort et persévérance. Or, apprendre suppose précisément d’accepter une certaine lenteur, de traverser des phases d’incertitude intellectuelle et de maintenir une attention soutenue dans le temps.

Apprendre suppose d’accepter une certaine lenteur

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle générative ne constitue pas une rupture radicale, mais un facteur d’amplification. En fournissant des réponses rapides, structurées et immédiatement exploitables, elle s’inscrit dans un environnement attentionnel déjà fragilisé. Le risque n’est pas tant l’existence de l’outil que son alignement implicite avec une culture de l’immédiateté, peu compatible avec la construction progressive d’une pensée autonome.

Face à ces évolutions, les modalités d’évaluation deviennent un enjeu stratégique pour les établissements. Évaluer uniquement un livrable final n’a plus de sens dans un environnement où la production peut être largement assistée. L’oral retrouve alors une place centrale. Loin d’être une simple restitution, il permet d’évaluer la compréhension réelle, la capacité à argumenter, à justifier des choix méthodologiques et à transférer des connaissances dans des situations nouvelles. L’évaluation orale en présentiel constitue ainsi une réponse crédible à la tentation de l’automatisation.

Pour autant, l’intelligence artificielle ne doit pas être envisagée uniquement comme une menace. Intégrée de manière critique et réfléchie, elle peut devenir un outil d’accompagnement pédagogique pertinent. Elle peut aider à structurer une réflexion, à clarifier un raisonnement ou à reformuler des idées, à condition de ne jamais se substituer à l’effort intellectuel. Le rôle de l’enseignant évolue alors : il devient médiateur, guide et formateur à la réflexivité, chargé de créer les conditions d’un apprentissage exigeant et conscient.

La transition pédagogique à l’ère de l’IA n’oppose pas tradition et innovation. Elle appelle une hybridation raisonnée, fondée sur une exigence cognitive forte et une lucidité technologique assumée. Car l’éducation ne vise pas seulement l’efficacité immédiate, mais la formation d’esprits autonomes, capables de discernement et de responsabilité. À ce titre, préserver l’effort, la lenteur et la profondeur de la pensée constitue sans doute l’un des enjeux majeurs de l’enseignement supérieur contemporain.

L’auteure de la tribune

Fabienne Torrès-Baranes est docteure en sciences de l’information et de la communication (Université Paris 2 Panthéon- Assas) et diplômée du master marketing HEC. Elle enseigne le marketing digital dans l’enseignement supérieur. Responsable de programmes et intervenante en écoles de management, elle s’intéresse aux évolutions des pratiques pédagogiques liées au numérique et à l’intelligence artificielle, en particulier à leurs effets sur les modalités d’apprentissage et les compétences attendues des étudiants.