Numérique

Moins d’écrans, plus d’interactions : le pari gagnant de la pédagogie sans numérique


Escape game, théâtre-forum, pratiques artisanales… À 3IL et à l’Université de Caen, des initiatives sans outils technologiques misent sur le corps, le lien et la créativité pour transformer les apprentissages.

Moins d’écrans, plus d’interactions : le pari gagnant de la pédagogie sans numérique
Moins d’écrans, plus d’interactions : le pari gagnant de la pédagogie sans numérique

« Sortir les étudiants de leur carcan informatique » : c’est l’ambition du projet « Zéronumérique » organisé par l’école d’ingénieurs 3IL. En 2025, les étudiants en deuxième année de classe préparatoire ont dû concevoir un escape game autour d’une problématique technologique sans aucun outil numérique.

L’idée est née d’une conversation avec une enseignante. « Nous sommes parties d’un constat très factuel : nos élèves ont un ordinateur devant les yeux quasiment toute la journée », explique Nancy Pieyre, directrice des études du cycle préparatoire intégré à 3IL. « Nous avons voulu leur proposer quelque chose de différent pour qu’ils développent, entre autres, des compétences humaines », précise-t-elle. L’expérience a été tentée dans le cadre du « Projet Transverse » de l’école qui vise à ouvrir les élèves à des domaines qu’ils n’auraient pas explorés sinon.

Les premiers résultats ne se sont pas fait attendre. « Dès qu’il n’y a plus d’ordinateurs sur les tables, les étudiants se parlent, observe l’enseignante. Ça crée une cohésion d’équipe, de l’intelligence collective. Il y a un foisonnement d’idées ». Ces idées, remarque-t-elle, ils ne les auraient peut-être pas eues avec un ordinateur, « s’ils étaient allés tout de suite à la facilité de Google ou de l’IA ».

Une meilleure appropriation des apprentissages

Nancy Pieyre, directrice des études du cycle préparatoire intégré à3IL - © D.R.
Nancy Pieyre, directrice des études du cycle préparatoire intégré à3IL - © D.R.

Si le cerveau travaille différemment, le corps est également davantage sollicité. « Nous les faisons bouger », souligne Nancy Pieyre. Les étudiants sont ainsi plus actifs que dans les enseignements classiques, avec, à la clef, des bénéfices sur la santé physique et mentale susceptibles de se traduire par de meilleurs résultats académiques.

« C’est documenté par la recherche, le fait de mobiliser le corps favorise la concentration et donc une meilleure appropriation des apprentissages », indique Noémie Gautier, responsable du pôle Expérimentation et innovations pédagogiques au CEMU, le service d’appui à la pédagogie de l’université de Caen Normandie (Unicaen).

Le corps est également au cœur de plusieurs initiatives menées à Unicaen dans le cadre de l’appel à projets « Innover sans numérique » lancé par le CEMU et soutenu par le projet NCU Réussites plurielles. Cet appel à projets visant notamment à ouvrir les étudiants en licence à des disciplines ou pratiques pédagogiques « inhabituelles » était « attendu » par les enseignants.

Plusieurs d’entre eux, jugeant parfois leurs étudiants « passifs », avaient déjà réfléchi à des projets favorisant l’engagement et les interactions. Un enseignant en histoire souhaitait par exemple initier ses étudiants en STAPS à la méthodologie de la recherche à travers des ateliers de pratique artistique. L’idée était de leur faire interpréter sur scène des biographies de sportifs, après leur avoir appris à sélectionner les sources et à construire un récit argumenté.

« Cela faisait longtemps qu’il pensait à ce projet mais il manquait les fonds pour financer un partenariat avec une compagnie », détaille Noémie Gautier. L’enseignant souhaitait en effet se faire accompagner par des danseurs et des marionnettistes professionnels.

Le projet est finalement né en 2024, lors de la première vague de l’appel à projets « Innover sans numérique ». Comme tous les autres projets sélectionnés, il dispose en principe d’un financement pluriannuel, renouvelable jusqu’en septembre 2028. En deux ans, 17 projets ont été lancés pour un budget par année universitaire d’environ 55 000 €.

Ils associent des disciplines variées comme l’économie et le théâtre, la production de fanzines et la sociologie, ou encore, le marketing en langue anglaise et le « craftivisme » (une pratique artisanale engagée).

Ancrer dans le réel

Noémie Gautier, responsable du pôle Expérimentation et innovations pédagogiques au CEMU - © D.R.
Noémie Gautier, responsable du pôle Expérimentation et innovations pédagogiques au CEMU - © D.R.

L’un des objectifs de l’appel à projets était de « casser l’image » très axée sur le numérique des services d’appui à la pédagogie, explique Noémie Gautier. « Nous proposons beaucoup d’autres choses, insiste-t-elle. Mais les enseignants ne le savent pas forcément ». Elle précise que l’appel à projets s’inscrit plus largement dans une démarche autour du numérique responsable et de la frugalité des innovations.

Dans cette optique, « il est aussi important de montrer aux étudiants qu’il n’existe pas un outil numérique techno-solutionniste pour tout », ajoute l’ingénieure de recherche. L’implication de partenaires culturels et socio-économiques locaux dans les projets contribue également, estime-t-elle, à les « ancrer dans le réel et dans le territoire ».

Cet ancrage dans le réel peut aussi passer par des mises en situation très concrètes. Pour préparer ses étudiants en gestion aux entretiens de recrutement en master, Isabelle Grand, directrice adjointe de l’IAE Caen (l’école de management d’Unicaen), a ainsi opté pour la méthode du « théâtre-forum ».

Dans cette forme de théâtre, les spectateurs sont des participants actifs, invités à proposer des solutions pour résoudre un problème mis en scène. Le dispositif immersif utilise des saynètes jouées par des comédiens professionnels pour illustrer, par exemple, différentes manières de se comporter avant ou pendant un entretien : postures, signes de stress, mastication d’un chewing-gum…

« Je voulais qu’on leur montre leurs comportements et les réactions qu’ils peuvent susciter dans un contexte de sélection, expose Isabelle Grand. Quand on le leur dit, ils n’en prennent pas réellement conscience. Le voir, c’est différent. Cela crée un véritable choc ». Les saynètes font ensuite l’objet de discussions et les étudiants peuvent proposer des scénarios différents. « Même les étudiants les plus timides prennent la parole », se réjouit l’enseignante. L’expérience favorise selon elle l’intégration des plus réservés et augmente la cohésion de groupe. Elle permet aussi de révéler, d’identifier et de valoriser des compétences non-académiques : « On les découvre et ils se découvrent aussi eux-mêmes. »

« J’ai contaminé mes collègues »

Pour le théâtre-forum, le succès est au rendez-vous. Initié avec une classe en 2024, il a été élargi cette année à deux autres groupes de licence (les filières banque-finance-assurance et médico-social-solidarité). « J’ai contaminé mes collègues », plaisante Isabelle Grand. Ce dispositif pourrait rentrer dans les maquettes d’enseignement lors de la refonte de l’offre de formations, en septembre 2028.

Contrairement à certains a priori, les étudiants accueillent avec beaucoup d’enthousiasme ces approches sans numérique. « J’étais un peu sceptique au départ, reconnaît Nancy Pieyre. Je me demandais comment ils allaient accueillir le projet. » Une appréhension vite dissipée. « Ils ne sont pas du tout réticents, bien au contraire. C’était une grosse idée reçue. En échangeant avec eux, on se rend compte qu’ils comprennent nos objectifs et qu’ils adhèrent », décrit-elle. Constat partagé à Unicaen : « Ils ont d’ailleurs eu du mal à s’arrêter, raconte Isabelle Grand. Ils ont largement dépassé les heures de cours, et qu’un étudiant dépasse des heures de cours, c’est quand même assez exceptionnel ».