Vie des campus

« Le déni n’est pas une option »: quand des scientifiques forment des députés à l'urgence climatique

Par Enora Abry | Le | Rse - développement durable

Au lendemain des élections législatives, anciens et nouveaux députés se sont rendus à l’Assemblée nationale. Non loin de là, un groupe de scientifiques dont certains auteurs du rapport du Giec les attendaient de pied ferme. Avec pour objectif de les former aux enjeux du réchauffement climatique et de la biodiversité… en une vingtaine de minutes seulement. Campus Matin était sur place.

Les scientifiques ont interpellé les nouveaux députés du 20 au 22 juin. - ©  Enora Abry
Les scientifiques ont interpellé les nouveaux députés du 20 au 22 juin. - ©  Enora Abry

20 juin 2022, 14 h 00. Paris. À une centaine de mètres de l’Assemblée nationale, une équipe se met en place sous un barnum sur lequel on peut lire « #MandatClimatBiodiversité ». Pendant trois jours, 40 scientifiques et des membres du collectif « Pour un réveil écologique » se relaient pour accueillir et former des députés volontaires aux enjeux du climat et de la biodiversité.

Ce premier jour de mobilisation, 17 scientifiques de laboratoires et d’organismes différents, dont certains sont auteurs du rapport du Giec, sont présents. Ils attendront longtemps les principaux intéressés, bien moins nombreux que les médias… 

Agir face à l’urgence

« Chaque fraction de degré de réchauffement supplémentaire est une menace pour les sociétés humaines et les écosystèmes. Cette nouvelle mandature n’a d’autre choix que d’être celle de l’adaptation à un climat changeant et celle de la réduction massive des émissions de gaz à effet de serre pour stabiliser le niveau de risques climatiques. » 

Avec ces mots le collectif exprime l’urgence de la situation requérant des agissements rapides, d’où la tenue de cette action au lendemain des élections législatives.

Sur le barnum est écrit #MandatClimatBiodiversité - ©  Enora Abry
Sur le barnum est écrit #MandatClimatBiodiversité - ©  Enora Abry

« Ce projet s’est monté en quelques semaines, raconte Léa Falco, membre du collectif Pour un réveil écologique, une association regroupant une centaine d’étudiants et de jeunes actifs engagés dans la lutte pour le climat. Nous nous sommes dit : que faire avec les nouveaux députés ? L’idée de ces formations d’une vingtaine de minutes s’est vite imposée. »

Le collectif s’est alors associé à Christophe Cassou, climatologue et chargé de recherche au CNRS, et Matthieu Orphelin, ancien député Europe écologie-les Verts. Grâce aux bénévoles, issus du collectif mais aussi du milieu universitaire, ainsi qu’à un financement d’environ 5 000 euros de la part de la Fondation européenne pour le climat, le projet « d’exposer les politiques à la rigueur scientifique », selon Léa Falco, a pu prendre vie. 

Un message clair à faire passer 

Le 20 juin, 17 scientifiques étaient présents et 35 se succèderont sur les trois jours  - ©  Enora Abry
Le 20 juin, 17 scientifiques étaient présents et 35 se succèderont sur les trois jours - ©  Enora Abry

14 h 30. Conférence de presse. Les scientifiques expliquent leur opération à la cinquantaine de journalistes venus couvrir l’évènement.

« Nous ne sommes pas là pour présenter des opinions, mais des faits. Notre démarche est apartisane, affirme Christophe Cassou. En prenant la parole, nous sommes dans notre rôle, qui n’est pas seulement celui de produire les rapports, mais de partager les connaissances. »

« Notre objectif est de renforcer les savoirs en matière d’enjeux écologiques et de biodiversité, de proposer des solutions, mais surtout de montrer que mettre en place des solutions est source de grands bénéfices et ce, à tous les points de vue », poursuit-il.

Des formations construites autour du rapport du Giec

14 h 50. Sous le barnum, l’équipe est prête à accueillir les premiers députés pour leur dispenser « cette formation aux premiers secours », selon les termes de Matthieu Orphelin. Sur une table sont disposés les documents qui doivent leur être remis.

En premier, une synthèse en trois pages résumant les 4 000 pages du rapport du Giec en dix points clefs, effectuée par le collectif en collaboration avec les scientifiques présents. « Nous avons basé nos formations autour du rapport du Giec qui est un formidable outil », explique Laurent Bopp, directeur de recherche au CNRS et également un des auteurs du rapport du Giec.

À disposition également, des dépliants issus de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) et de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité traitant de la biodiversité à l’échelle mondiale et européenne ainsi que sur l’état de la dégradation des sols.

« Il ne faut pas oublier la biodiversité dans la lutte contre le climat, précise Christophe Cassou, ce sont deux faces d’une même pièce. Les écosystèmes sont une grande partie des solutions, comme la forêt qui absorbe du carbone et rejette de l’oxygène. Cependant, ces solutions sont insuffisantes et de moins en moins efficaces à cause du réchauffement climatique. »

Enfin, un agenda législatif des prochains mois. « La présentation des rapports du Giec, de l’IPBES, c’est toujours en commission et pas devant l’Assemblée alors que nous avons besoin de politiques formés sur ces questions. La preuve : selon une étude de l’Ademe, 21 % des parlementaires semblent penser que le réchauffement climatique ne fait pas consensus parmi les scientifiques. Nous espérons que nos formations auront un impact et que cela se verra dans leurs prochains votes », se projette Matthieu Orphelin.

« C’est une première mondiale »

« Se mettre à disposition des députés au lieu d’être sollicité, ça, c’est une première mondiale », affirme Christophe Cassou. Une première qui a pour ambition d’amorcer un mouvement de plus grande ampleur, car tous s’accordent à dire que cette initiative n’est qu’un grain sable qui ne peut résoudre une problématique aussi vaste. « Il faudrait des formations obligatoires organisées par l’Assemblée pour les députés », requiert Léa Falco.

Les députés se font attendre

16 h. Toujours aucun député à l’horizon. Certains bénévoles et membres du collectif se décident à attendre aux sorties de l’Assemblée nationale pour entrer en contact.

À 16h, bénévoles et journalistes attendent aux sorties de l’Assemblée nationale  - ©  Clémence Kerdaffrec
À 16h, bénévoles et journalistes attendent aux sorties de l’Assemblée nationale - ©  Clémence Kerdaffrec

« Nous avons essuyé quelques refus, mais on ne désespère pas », encourage David Glotin, ancien attaché parlementaire de Matthieu Orphelin. Des refus qui ont des motifs divers.

« Nous avons croisé un député qui nous a dit être déjà sensibilisé à ces questions », rapporte Guillaume Ferlat, physicien à Sorbonne Université, venu prêter main forte pour l’événement.

Malgré l’heure qui tourne, les organisateurs de l’évènement croient en leur entreprise. « Certains ont répondu positivement à notre annonce. Ils viendront dans les deux prochains jours », rassure Matthieu Orphelin.

Danielle Simonnet, première et seule visite de la journée

16 h 40. Scientifiques, membres du collectif et journalistes applaudissent pour accueillir la première et seule visite de cette première journée, celle de Danielle Simonnet, candidate de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) élue dans la 15e circonscription de Paris.

Le format initial de la formation prévoyait deux à trois scientifiques par table pour un groupe de cinq à six députés. Pour l’occasion, quatre scientifiques entourent Danielle Simonnet.

Danielle Simonnet (en rouge) est nouvellement élue en tant que députée de la Nupes - ©  Enora Abry
Danielle Simonnet (en rouge) est nouvellement élue en tant que députée de la Nupes - ©  Enora Abry

Une formation qui prend la forme d’un dialogue. Les scientifiques présentent les documents et les commentent à l’aide de nouveaux chiffres et d’exemples concrets tels que la canicule de ces derniers jours, avant de répondre aux éventuelles questions. Un modèle que la députée a trouvé bénéfique :

« Les chercheurs ont remis en perspective l’aspect systémique du problème auquel nous faisons face ainsi que l’urgence de la situation. Je vais en parler à mes collègues et leur dire de venir. Il en va de notre responsabilité et il faut mettre la honte à ceux qui ne viennent pas. »

Des députés qui finissent par répondre à l’appel

Le lendemain de notre reportage, le 21 juin, 57 députés se sont rendus au barnum #MandatClimatBiodiversité pour y être formés. Parmi eux, François Ruffin, Jean-Luc Mélenchon, de la Nupes ou encore Anthony Brosse d’Ensemble. 

Le 22 juin, 96 députés sont venus échanger avec les chercheurs.

À l’issue de ces trois journées, 154 députés ont été formés, soit environ 27 % de l’hémicycle. Ce pourcentage est loin de la « majorité absolue » espérée par Matthieu Orphelin qui se dit toutefois « très heureux puisque les échanges ont été riches »

De fortes disparités demeurent entre les groupes politiques :

• 80 députés Ensemble ; 
• 70 députés Nupes ; 
• 1 député Les Républicains ; 
• 1 député divers gauche ;
• 1 député divers droite. 

Marine Le Pen a déclaré sur France Inter que les députés du Rassemblement national (RN) ne se rendraient pas au barnum. Un député RN, Hervé de Lépinau, a pourtant assisté à la formation pendant le dernier jour. 

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