Reprise d’étude des militaires : « un sas d’adaptation à la future vie professionnelle »
Retourner sur les bancs d’une formation à son départ de l’armée n’est pas forcément facile, mais cette démarche peut être extrêmement bénéfique pour le partant. Ancien officier supérieur devenu chercheur, Dominique Lecerf éclaire pour Campus Matin les enjeux psychologiques, professionnels et identitaires de ces trajectoires de reconversion souvent complexes.
Entre 20 000 et 30 000 militaires quittent l’armée chaque année. Parmi eux, plusieurs milliers entreprennent une formation. Après 30 ans dans l’armée, Dominique Lecerf a ainsi repris des études puis mené une thèse en gestion des ressources humaines sur la reconversion des militaires.
Aujourd’hui chercheur associé au laboratoire MRM/GRH (Montpellier Research in Management/groupe de recherche Ressources humaines) de l’Université de Montpellier, il analyse pour Campus Matin les freins auxquels sont confrontés les militaires qui souhaitent suivre une formation et la manière dont celle-ci peut les aider à reconstruire une identité dans le civil.
Pourquoi reprendre des études après avoir quitté l’armée ?
Très concrètement la formation ouvre à la connaissance et permet d’obtenir des diplômes qui sont souvent nécessaires pour trouver un emploi dans le civil. Dans notre société, réussir un examen, un concours ou une certification, vous donne une légitimité professionnelle.
Pour certains cela permet de s’orienter dans une voie très différente : mon fils a par exemple passé un CAP pour devenir boucher. Mais en général, les anciens militaires choisissent des secteurs de reconversions où le transfert des compétences techniques ou organisationnelles de leur précédent métier est facilité. Beaucoup se dirigent notamment vers la sécurité, le management, l’organisation ou la formation.
Quels sont les principaux freins à la reprise d’études ?
Ils sont multiples et souvent imbriqués. Il peut notamment y avoir des freins matériels. Même si la formation est parfois financée par l’institution, le fait de reprendre des études suppose souvent de consentir à une baisse de revenus au moins pendant une certaine période.
Cela peut être difficile si le militaire a une famille à charge. Celle-ci, le conjoint surtout, peut aussi lui apporter un soutien variablement appréciable dans le cadre de la reprise d’études. Son regard est très important.
Si, pour prendre un exemple personnel, mon épouse et moi n’avions pas encouragé notre fils sous prétexte que son choix de devenir boucher — alors qu’il était capitaine — représentait une forme de régression professionnelle, cela aurait sans doute été encore plus difficile pour lui, d’un point de vue existentiel ou psychologique.
La formation est-elle un passage obligé pour se reconvertir ?
Reprendre des études est souvent utile pour faciliter la transition et les militaires sur le départ y sont incités par l’institution. L’armée est connue pour former continuellement ses personnels. Ce n’est donc pas quelque chose de nouveau pour le partant empreint de cette logique de formation.
Mais, c’est d’abord le projet individuel qui commande le recours à la formation. Or, si la formation ne semble pas incontournable au regard des acquis, elle reste toujours un apport précieux. Dans tous les cas, la formation opère comme une mise en condition opérationnelle, un sas d’adaptation à la future vie professionnelle.
Il ne faut pas que cette remise en formation soit imposée
Attention cependant, pour être efficiente, il ne faut pas que cette remise en formation soit imposée. Il est nécessaire qu’elle vienne de la personne. Si on a un rapport comptable avec elle, qu’on la subit parce qu’elle doit permettre de trouver un emploi, c’est très compliqué.
La formation peut s’intégrer dans ce mode de fonctionnement qui consiste à considérer que quand on n’a pas tout fait, on n’a rien fait. Lorsque l’ancien militaire s’approprie ce challenge, ça le rend plus fort. La démarche de formation, en quelque sorte, amorce un processus de gain de ressources. Ça lui donne des connaissances, des armes et beaucoup plus d’assurance pour se vendre ensuite à un employeur.
L’on en retirera davantage si on s’y engage parce qu’on pense qu’elle va nous faire grandir et peut-être aussi, nous challenger. C’est là un point vraiment important, car souvent l’ancien militaire, et l’officier a fortiori, n’a vécu toute sa carrière que par le challenge. Il en a besoin. Il a appris à se dépasser jusqu’à atteindre ses limites objectives.
Est-ce que cela a été le cas pour vous ?
Oui, ma reprise d’étude (en master puis en doctorat) a vraiment constitué un objectif de dépassement personnel. Lorsque j’ai quitté l’armée, j’avais 50 ans, 30 ans de service, et je me suis rapidement reconverti dans le domaine du financement de la formation continue.
J’ai repris quasiment tout en bas de l’échelle
Ce faisant, j’ai accepté une forme de déclassement puisque j’ai repris quasiment tout en bas de l’échelle. Mais cela m’allait puisque j’avais dans l’idée de prouver ma valeur et de progresser dans l’organisation. En quatre ans, je suis devenu cadre, ce qui n’est pas génial pour quelqu’un qui a commandé un régiment, mais j’étais content de cette évolution.
Cependant, il m’est vite apparu que j’étais en train de perdre intellectuellement ; j’ai éprouvé le besoin de développer mes capacités cognitives, de retrouver un niveau de réflexion stimulant. J’avais aussi une grande soif de connaissances, c’est-à-dire de compréhension.
J’ai donc demandé que l’on me dégage du temps pour faire un master 2 professionnel recherche en management de l’information stratégique à Sciences Po Aix. Cela a été possible par le biais de la formation professionnelle continue parce que j’avais effectué une validation des acquis de l’expérience (VAE) auprès de Saint-Cyr, organisme certificateur.
En quoi cela a-t-il consisté ?
J’ai fait un petit mémoire d’environ 80 pages qui m’a permis de revenir sur ma vie professionnelle. Ce processus de VAE est un vrai travail d’introspection. Il s’appuie sur des éléments factuels, mais aussi personnels et subjectifs. Cela consiste à identifier et mettre en valeur ses réelles compétences pour convaincre le jury de les valider au niveau requis de la certification visée.
Ce travail introspectif peut-il aider à se détacher de l’identité collective des militaires pour s’affirmer en tant qu’individu dans le civil ?
Lorsqu’il quitte l’armée, le militaire laisse derrière lui une profession à partir de laquelle une bonne partie de son identité s’est construite. C’est une identité forte qui repose sur un sentiment d’appartenance à un corps, un engagement quasi sacrificiel, une idée de soi attachée au mythe collectif et structurée par un habitus profondément ancré.
Si l’on considère que l’idée est de réussir son travail identitaire tout en se détachant de l’effet parfois exclusif de l’identité du collectif militaire, alors oui ! Toute forme de travail réflexif — dont la formation professionnelle — est salutaire à la construction personnelle.
L’écriture d’une nouvelle histoire de soi
Cela passe notamment par l’écriture d’une nouvelle histoire de soi. Le partant doit trouver des réponses aux problèmes qu’il rencontre dans sa trajectoire de reconversion pour reconstituer une histoire cohérente de ce qu’il devient ou, en tout cas, une histoire qu’il valide. Et quand il n’y arrive pas, je l’ai constaté, il est dans une impasse : c’est la déprime, la dépression, pour certains, le suicide.
Personnellement, mon travail de thèse a aussi servi à la réécriture de mon histoire, pour me mettre en harmonie, trouver du sens à ce que je faisais et finalement entrer en action. Cela ne s’est pas traduit en monnaie sonnante et trébuchante, mais j’y ai trouvé un grand intérêt et une forme de reconnaissance par l’intermédiaire de mes travaux.
Est-ce difficile, en tant qu’ancien militaire, d’obtenir la reconnaissance dont on a besoin après une reconversion ?
Il me semble. Le militaire a été instruit dans un système dans lequel ses qualités, dont son honnêteté intellectuelle, sont généralement reconnues par ses chefs et par ses pairs.
Le militaire pourra avoir du mal à s’adapter à un environnement où il ne se sent pas respecté
Il supporte mal l’injustice et pourra avoir du mal à s’adapter à un environnement où il ne se sent pas respecté. Il ne se sentira par exemple pas forcément à sa place dans les entreprises qui ne raisonnent qu’en termes de profits, en tout cas dans les premiers temps de sa reconversion, c’est-à-dire, environ pendant les cinq premières années.
Ce qui arrive souvent, c’est qu’il trouve un emploi ; mais au bout d’un an ou deux, il en a déjà changé. Il met un certain temps à comprendre le monde dans lequel il va fonctionner, et peut-être à admettre qu’il lui faut réaliser certains ajustements de son côté ou s’orienter vers des entreprises où il retrouvera le mode de fonctionnement hiérarchique pyramidal avec lequel il est à l’aise.
Comment mieux accompagner les militaires qui se reconvertissent ? Faudrait-il s’intéresser davantage aux mécanismes psychologiques de la transition ?
Oui, il me semble que l’on touche à l’essentiel d’un bon accompagnement lorsque l’on arrive à éclairer l’ancien militaire à comprendre et à s’approprier les processus existentiels individuels qu’il va traverser en quittant l’uniforme. Son autonomie psychologique est capitale pour réaliser des choix utiles, pour donner un nouveau sens à sa vie, à son histoire, dans sa sphère professionnelle et personnelle en redéfinition. De ce nouveau sens dépendra l’harmonie de son engagement.