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Les CRCT : des congés recherche attractifs… pour ceux qui arrivent à les prendre !

Par Catherine Piraud-Rouet | Le | Personnels et statuts

Depuis leur création en 1984, les congés pour recherches ou conversions thématiques constituent une pause bienvenue, pendant six ou douze mois, pour des enseignants-chercheurs de différents profils, désireux de booster ou de réorienter leurs recherches. Si la prise de ces congés a été facilitée par plusieurs mesures récentes, elle demeure parfois compliquée, en raison de la tension des effectifs.

Les congés pour recherches ou conversions thématiques existent depuis 1984. - © Julia Koblitz (Unsplash)
Les congés pour recherches ou conversions thématiques existent depuis 1984. - © Julia Koblitz (Unsplash)

363 semestres. Tel est le montant de la dotation en congés pour recherches ou conversions thématiques (CRCT) accordés par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche pour l’année universitaire 2022-2023, par arrêté daté du 19 janvier.  Cela représente une hausse de 33,5 % en un an.

« Un réel effort, avec notamment l’octroi de semestres supplémentaires aux SHS, note Élisabeth Demont, vice-présidente ressources humaines et dialogue social à l’Université de StrasbourgCet effort est particulièrement bienvenu à la suite de la récente période de crise sanitaire, qui avait largement grevé la prise de ces congés. »

Des dotations allant de 21 semestres pour les sciences de gestion à une seule pour les sections épistémologie, météorologie, océanographie et astronomie, astrophysique. En passant par 18 pour droit privé et sciences criminelles et informatique.

Un congé de recherche de six ou douze mois

Les CRCT permettent aux enseignants-chercheurs titulaires - maîtres de conférences (MCF) et professeurs des universités - d’être dispensés de l’ensemble de leurs activités à l’université, afin de développer ou réorienter leurs activités de recherche. Leurs conditions d’attribution et d’exercice sont prévues à l’article 19 du décret n° 84-431 du 6 juin 1984.

Les enseignants-chercheurs peuvent bénéficier d’un CRCT d’une durée de 6 ou 12 mois par période respective de trois ans ou de six ans d’activité ou de détachement. Un premier congé de 12 mois étant toutefois accessible à ceux nommés depuis au moins 3 ans. Les bénéficiaires de ce congé demeurent en position d’activité. Ils conservent leur rémunération et ne peuvent exercer, pendant cette période, aucun emploi rémunéré public ou privé.

Un financement double, à la main des établissements

Ces dotations sont divisées en deux blocs : 40 % d’entre elles sont accordées par le Conseil national des universités (CNU) par discipline, en fonction de l’importance respective des sections, et 60 % par les établissements, sans fléchage disciplinaire. Chaque établissement étant libre de dimensionner son dispositif, en fonction de ses besoins et de ses priorités.

« On est passé d’un système où auparavant c’était le CNU qui distribuait un quota national de CRCT à un système inversé, où ce sont les établissements qui déterminent le nombre de CRCT qu’ils souhaitent distribuer, le CNU définissant son quota sur la base maximale de 40 % des CRCT accordés par les universités », commente Damien Verhaeghe, vice-président richesse humaine d’Aix-Marseille Université.

Hugues Boyer est DRH adjoint de l’Université de Strasbourg depuis février 2017. - © D.R.
Hugues Boyer est DRH adjoint de l’Université de Strasbourg depuis février 2017. - © D.R.

Certaines institutions ont ainsi fait le choix de renforcer progressivement leurs dotations en CRCT, à l’instar de l’Université de Strasbourg (Unistra), passée de 16 semestres en 2014 à 42 aujourd’hui. Comme d’autres universités, l'établissement alsacien a également déployé une mesure de report des CRCT non pris pendant la période de confinement en 2020.

« Nous sommes actuellement sur un rapport d’un tiers pour les demandes au titre du CNU et de deux tiers au titre de l’établissement, que nous avons fait le choix de financer sur des ressources propres spécifiques, comme l’Idex », témoigne Hugues Boyer, DRH adjoint de l’Unistra.

« Pour nous, les CRCT sont un levier RH de poids dans une politique volontariste d’accompagnement des compétences », ajoute Élisabeth Demont.

Des critères d’attribution bienveillants

Élisabeth Demont est vice-présidente ressources humaines et dialogue social de l’Université de Strasbourg - © Jean-François Badias
Élisabeth Demont est vice-présidente ressources humaines et dialogue social de l’Université de Strasbourg - © Jean-François Badias

Les demandes de CRCT font l’objet d’un dépôt de candidature auprès de la Commission recherche de l’établissement, via le portail Galaxie, avec un projet détaillé (incluant CV et publications). « Le plus souvent, il s’agit de réaliser une recherche, un déplacement à l’étranger, ou de préparer une conversion thématique, nécessitant du temps pour réorienter ses thématiques de recherche et/ou intégrer un nouveau laboratoire », précise Élisabeth Demont.

Plusieurs profils attirent la bienveillance dans l’examen des dossiers. D’abord, la mise en avant, par des MCF, de la préparation de l’habilitation à diriger des recherches pour passer professeur. « Nous considérons ces demandes comme des leviers de progression de carrière, et, comme tels, nous les attribuons quasi systématiquement », informe-t-elle.

Autres CV qui passent en haut de pile : ceux des enseignants-chercheurs ayant effectué pendant au moins 4 ans des tâches d’intérêt général ou développé des pratiques pédagogiques innovantes. Mais aussi les dossiers de ceux qui cherchent à se remettre le pied à l’étrier après une période de pause dans leurs travaux.

Reprendre une activité de recherche après une pause

Ce peut être au terme d’une activité de gouvernance : président, directeur d'établissement ou recteur d’académie peuvent ainsi bénéficier, à l’issue de leur mandat, d’un CRCT d’une durée d’un an au plus. Ou de retour d’un congé familial (maternité, parental ou d’adoption), qui peut facilement déboucher sur un CRCT de six mois.

« Une disposition renforcée par la circulaire ministérielle du 30 septembre 2022 (relative au calendrier de gestion des carrières des enseignants-chercheurs pour l’année universitaire 2022-2023) indiquant l’allocation par le ministère, d’une enveloppe nationale de 200 semestres de CRCT et de congé pour projet pédagogique , à attribuer par les établissements et dédiée à ces cas de figure  », précise Hugues Boyer.

Françoise Lambert est secrétaire nationale enseignement supérieur et recherche du Sgen-CFDT. - © D.R.
Françoise Lambert est secrétaire nationale enseignement supérieur et recherche du Sgen-CFDT. - © D.R.

« C’est un vecteur appréciable d’égalité hommes-femmes, applaudit Françoise Lambert, secrétaire nationale enseignement supérieur et recherche du Sgen-CFDT. Il faudra toutefois être attentif à ce que ces CRCT soient équitablement répartis entre les deux sexes, et qu’hommes et femmes soient informés de la possibilité d’utiliser ces congés. »

Un élargissement récent

L’attribution des CRCT a, par ailleurs, été facilitée par une évolution récente, d’ordre réglementaire. Depuis octobre 2021, les établissements ont la possibilité de doubler l’attribution d’un semestre de la part du CNU.

« Une mesure très intéressante pour les enseignants-chercheurs, car décrocher d’emblée un CRCT de 12 mois était très compliqué », note Damien Verhaeghe.

À l’issue du congé, le bénéficiaire adresse au président ou au directeur de son établissement un rapport sur ses activités pendant cette période, rapport transmis au conseil académique. Une période de carence est prévue entre la prise de deux CRCT : de trois ans à l'échéance d’un congé de six mois et de six ans après un congé de 12 mois. « En revanche, depuis l’instauration de celui-ci en 2019, on peut très bien faire suivre son CRCT d’un congé pour projet pédagogique, avec un délai entre les deux réduit à six mois », pointe Hugues Boyer.

Plusieurs freins à une optimisation des CRCT

Damien Verhaeghe est vice-président richesse humaine d’Aix-Marseille Université. - © D.R.
Damien Verhaeghe est vice-président richesse humaine d’Aix-Marseille Université. - © D.R.

Les modalités de dotation des CRCT font parfois l’objet de critiques. D’abord, leur nombre, souvent jugé trop limité au regard du vivier potentiel.  « Surtout quand on compare avec ce qui existe dans d’autres pays, où les enseignants-chercheurs obtiennent au cours de leur carrière plusieurs “congés sabbatiques“, car ils ont la possibilité de “racheter“ leurs cours pour se consacrer d’autant plus à leurs recherches, note Damien Verhaeghe. C’est pourquoi, dans les faits, avoir décroché un CRCT au cours d’une carrière, ça n’est déjà pas mal. »

Est également pointée une certaine inégalité entre sciences dures et sciences humaines et sociales, souvent parents pauvres des contingents. « Les premières, notamment mathématiques et informatique, évoluent très vite et nécessitent une actualisation plus fréquente des connaissances », justifie Hugues Boyer.

Autre regret, exprimé par Françoise Lambert : « Certaines sections sont si réduites qu’on les oublie tous les ans. L’idéal serait d’avoir des sortes de prévisionnels pour bien montrer qu’aucune section n’est mise de côté. »

Une tension dans les effectifs

Les enseignants-chercheurs mettent surtout en avant un contexte RH peu propice à la prise des CRCT. Ces dernières années, l’augmentation très forte du nombre d’étudiants s’est doublée d’un gel de nombreux postes, avec des départs en retraite non remplacés.

« Les enseignants-chercheurs ne candidatent pas forcément, car pendant leur absence, leur charge de cours va reposer sur les autres collègues de l’équipe, déjà surchargés par leurs responsabilités pédagogiques, administratives et scientifiques, ou sur des vacataires, évoque Damien Verhaeghe. Avec, en sus, la crainte de ne pas retrouver leur planning au retour, et l’obligation de le reconstituer de A à Z ! »

Les filières en tension étant en première ligne. « En psychologie par exemple, je ne sais pas comment ils feraient pour en prendre », soupire Françoise Lambert. Des réserves entendues par les directions d’établissements, mais minimisées par certains.

« J’incite vraiment les collègues à déposer leurs demandes, déclare Élisabeth Demont. Chaque enseignant-chercheur est membre d’une équipe pédagogique, dont il me semble important qu’elle puisse s’organiser afin que chacun de ses membres puisse bénéficier, à un moment ou un autre, d’un congé. »

Le CRTC, et après ?

Jérôme Giordano a bénéficié d’un CRCT pour réorienter ses recherches. - © D.R.
Jérôme Giordano a bénéficié d’un CRCT pour réorienter ses recherches. - © D.R.

Le congé de recherche est généralement un vrai bonus pour les enseignants-chercheurs bénéficiaires. « D’un point de vue personnel, c’est un break bienvenu dans un quotidien trépidant, l’occasion de se ressourcer, de se poser un peu », évoque la vice-présidente ressources humaines et dialogue social de l’Université de Strasbourg. C’est aussi un boost fréquent pour l’activité de recherche.

« Cela fait gagner énormément de temps. Travailler quatre fois quatre heures, mais avec des après-midis coupées à chaque fois par des contraintes diverses, n’a pas du tout le même rendement que des travaux menés sur deux jours pleins », explique Jérôme Giordano,  chargé de mission enseignement supérieur et recherche à l’Unsa Éducation et enseignant-chercheur à Aix-Marseille Université. Le CRCT lui a permis de réorienter ses recherches en mécanique des fluides et de monter un nouveau projet d’application avec des médecins et des biologistes.

Ce temps de répit va aussi souvent de pair avec une augmentation du nombre de publications. À la clé, une aura scientifique accrue, mais aussi un vrai coup de pouce pour progresser plus rapidement dans sa carrière, notamment pour décrocher la précieuse habilitation à diriger des recherches.

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