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Expatriés, ils reviennent avec des bonnes pratiques plein les valises

Par Catherine Piraud-Rouet | Le | Management

Les différentes mobilités ouvertes aux enseignants-chercheurs visent à leur permettre d’acquérir des connaissances ou des savoir-faire à partir des expériences vécues dans des établissements d’enseignement supérieur à l’étranger. Mais qu’en est-il exactement de ce choc culturel ? Dans quelle mesure est-il possible d’importer certaines bonnes pratiques dans son quotidien professionnel en France ? Témoignages de quatre enseignants-chercheurs ayant vécu une expatriation à l’étranger.

De quelles bonnes pratiques étrangères, le sup’ français peut s’inspirer ? - ©  D.R.
De quelles bonnes pratiques étrangères, le sup’ français peut s’inspirer ? - ©  D.R.

De nombreux enseignants-chercheurs exercent à l’étranger à divers stades de leur carrière. Soit en gardant le lien avec leur établissement, dans le cadre d’une délégation ou d’une mise à disposition. Soit par une rupture partielle de ce lien (détachement) ou encore d’une rupture totale temporaire (disponibilité). Le tout, pour une durée variable, allant de 6 mois à 5 ans, parfois renouvelable.

Ils participent également à des échanges par le biais de contrats bilatéraux ou programmes internationaux (Erasmus, Erasmus Mundus et Tempus) que l’on peut retrouver sur le guide de la mobilité internationale des enseignants-chercheurs édité par le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation en juin 2013.

Les séjours de recherche, eux, sont souvent basés sur des appels à projets : visiting scholar fellowship (professeur invité), Phd mentoring (tutorat doctoral), soutien à la mobilité au sein des thèses en cotutelle internationale, incoming master fellowship et bien d’autres. Les expatriations de longue durée concernent plus fréquemment des séjours de recherche, mais la dimension pédagogique y est toujours plus ou moins présente.

Nous avons rencontré quatre enseignants-chercheurs, partis aux quatre coins du monde pour une période allant de quelques mois à plusieurs années. Tous en sont revenus enrichis et ravis, sur le plan professionnel comme humain. Quelles bonnes pratiques ont-ils découvertes sur le terrain et ramenées dans leurs bagages ? Ils nous racontent leur expérience.

Instaurer des séminaires réguliers avec les doctorants

Halima Alem-Marchand est maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches en physico-chimie à l’Université de Lorraine. En 2019, elle est partie six mois en séjour recherche à l'Université de Californie, aux États-Unis. 

Halima Alem-Marchand est partie six mois aux Etats-Unis - ©  D.R.
Halima Alem-Marchand est partie six mois aux Etats-Unis - ©  D.R.

« À mon retour, j’ai ainsi dupliqué, avec profit, la pratique américaine d’organiser des séminaires réguliers de présentation du travail des doctorants, suivis d’échanges sur la manière d’avancer au mieux. Outre-Atlantique, cette habitude était hebdomadaire, raconte-t-elle. Ici, au vu de la taille réduite de mon équipe - trois personnes - je ne peux pas forcément me permettre ce rythme, mais j’essaie de reproduire l’initiative aussi régulièrement que possible, car c’est réellement enrichissant et formateur. »

Elle souhaite également conserver la présentation par un doctorant d’une publication intéressante à ses yeux, suivie d’une discussion de toute l’équipe.

« J’ai également été inspirée par certaines méthodologies de travail étrangères. Dans l’Hexagone, nous allons plutôt réfléchir en amont et se poser toutes les questions de manière théorique avant de lancer une expérimentation. Les Chinois, par exemple, vont plutôt faire l’inverse, à savoir lancer des expériences et voir ce qu’il se passe pour en déduire quelque chose. La méthode expérimentale permet parfois d’éviter des erreurs et de tenter des choses auxquelles on n’aurait pas pensé. Elle constitue désormais un bon complément à mon approche théorique.  »

Intégrer les étudiants à la communauté scientifique 

La Casa de Velázquez se situe à Madrid. - ©  D.R.
La Casa de Velázquez se situe à Madrid. - ©  D.R.

Laurent Callegarin est enseignant-chercheur en histoire à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Il a connu une expérience d’expatriation de 2013 à 2020 en tant que directeur des études de l’École des hautes études hispaniques et ibériques à la Casa de Velázquez, à Madrid en Espagne.

« J’ai été profondément séduit et inspiré par la sociabilité à l’espagnole. Dans sa dimension d’accueil, d’abord.  À chaque début de premier semestre, les doctorants étaient accueillis par l’ensemble de l’équipe, enseignants et doctorants. Une idée en or, car ces jeunes avaient là, réunis, toutes les personnes qui pourraient leur être utiles tout le restant de leur séjour. Au fil de ces brassages, j’ai acquis une sorte d’audace et je n’hésite plus à frapper aux bonnes portes, par exemple pour trouver la personne adéquate pour suivre une thèse en codirection », explique-t-il.

Autre dimension de la sociabilité espagnole qui a marqué l’enseignant-chercheur : la transversalité. « Les étudiants tutoient leurs enseignants, ce qui amène à les considérer non plus comme des étudiants, mais comme de futurs collègues, que l’on associe très vite à ses travaux de recherche. Une attitude aux antipodes du mandarinat que l’on peut parfois trouver en France et qui a déteint sur moi », confie-t-il.

« Désormais, quand je suis face à un jeune qui en veut et doté d’un potentiel, je lui fais d’emblée confiance pour participer activement aux activités de l’équipe, dès la sortie du master. Une confiance qui porte ses fruits : alors qu’auparavant nous n’avions pas de jeunes gravitant autour du labo, aujourd’hui nous sommes 20. Et le vivier est conséquent pour la relève : dès la licence, des étudiants frappent à la porte afin de nous rejoindre en stage. »

La sociabilité à l’espagnole : une source d’inspiration multiforme pour booster les synergies d’équipe
Il ajoute : « J’ai aussi puisé dans un relationnel et une synergie d’équipe d’une qualité exceptionnelle. En Espagne, le lieu de travail est un lieu de vie. Par conséquent, il faut se faire plaisir et ne pas hésiter à prendre régulièrement des pauses pour partager entre collègues. Première chose que j’ai imposée à mon retour : la pause de 10 h 30. Tout le monde s’arrête, on se réunit autour d’un café et on parle du labo. Une mesure qui nous a permis de refaire des projets collectifs, après des années de recherches quasi uniquement en individuel ! »

Favoriser la vie d'équipe

Frédéric Marin est astrophysicien au Centre national de recherche scientifique à l’Observatoire astronomique de Strasbourg. Il a été expatrié en postdoctorat en République Tchèque, à l’Académie des sciences de Prague, entre 2013 et 2016.

Frédéric Marin est parti trois ans en République Tchèque - ©  D.R.
Frédéric Marin est parti trois ans en République Tchèque - ©  D.R.

« En République Tchèque, la vie sociale du laboratoire est plus développée qu’en France. Très régulièrement, l’Observatoire astronomique tchèque encadrait des activités sociales après le travail (barbecues, verre entre collègues, projection de vieux films …) qui avaient lieu au sein de l’institut lui-même : des initiatives plus complexes à mettre en œuvre d’un point de vue administratif en France !Étaient aussi régulièrement organisées des sorties culturelles réunissant tous les membres de l’équipe, avec des prix réduits, négociés par l’institut lui-même », détaille-t-il.

L’objectif de ces activités culturelles : se retrouver hors du travail, pour échanger d’un point de vue plus personnel et resserrer les liens. « J’ai beaucoup apprécié cette expérience, qui permet de parler à des personnes avec lesquelles on n’a pas de sujets de recherche communs et surtout d’humaniser la recherche. Une bière à la main ou en train de visiter un musée, le contact avec le directeur du labo est tout de suite plus facile ! Il en est resté un lien fort entre nous, qui perdure par-delà les années », constate-t-il.

 Le partage d’expériences hors travail : la clé d’une convivialité unique
« De retour en France, ce genre d’activités m’a manqué, surtout que c’est plus complexe à mettre en place pour un “simple“ postdoc. Et la survenue de la pandémie, quelques mois seulement après ma titularisation en octobre 2019 à Strasbourg, a gelé ce type d’initiatives sociales. Aujourd’hui, la priorité va être de reconstruire la vie du labo en général. Mais après, pourquoi pas ne pas proposer ce genre d’initiative, encadrée et partiellement financée, à notre institut ? »

Penser des approches transdisciplinaires 

Julien Cazala est professeur de droit public à l'Université Sorbonne Paris-Nord. Il a exercé la fonction de responsable de la gestion du consortium d’appui à l’université à l'Université de Galatasaray, à Istanbul de 2011 à 2017. 

Julien Cazala a passé six ans à Istanbul - ©  D.R.
Julien Cazala a passé six ans à Istanbul - ©  D.R.

« En Turquie, j’ai expérimenté de l’intérieur l’approche transdisciplinaire : un marqueur important que j’essaie d’importer dans mon poste actuel. Galatasaray compte 12 départements. En tant que pilote du consortium, j’ai été appelé à suivre l’activité dans son ensemble. Y compris les programmes en sciences de l’ingénieur ou en informatique, très éloignés de mon cœur de compétences.J’y ai gagné l’acquisition d’un regard transversal, tant sur le fond des disciplines que sur la forme, en découvrant de plus près comment travaillaient mes collègues de branches différentes », raconte-t-il.

« Une expérience qui m’est aujourd’hui précieuse dans ma fonction de membre de la commission de la recherche de Sorbonne Paris-Nord, une instance transdisciplinaire. Je jongle plus facilement entre les différentes approches scientifiques, chacune avec son mode de fonctionnement propre  », conclut-il.

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