Sciences infirmières, une discipline universitaire encore en quête de reconnaissance
Au croisement du soin et de la pédagogie, pour les patients, sur le terrain et à l’université, avec recul et proximité… Dans le champ de la santé, la recherche en sciences infirmières apporte le regard singulier du soignant. Aurore Margat, professeure d’université à Sorbonne Paris Nord, a activement contribué à la structuration de cette discipline. Elle répond aux questions de Campus Matin
Depuis 2019, les sciences infirmières françaises disposent d’une filière universitaire dédiée, mais le nombre d’enseignants-chercheurs dans ce domaine reste faible. On ne compte en effet que quelques dizaines de maîtres de conférences et trois professeurs d’universités pour environ 100 000 étudiants infirmiers.
Aurore Margat fait partie des rares titulaires de cette discipline. Devenue soignante par « vocation », elle est également aujourd’hui présidente du collège français des enseignants-chercheurs en sciences infirmières (CFESI), Vice-présidente du Conseil national des universités (CNU) 92, professeur d’université et directrice du Laboratoire éducations et promotion de la santé (LEPS) et de l’Ecole universitaire de recherche en sciences infirmières en promotion de la Santé (EUR-SIePS) à Sorbonne Paris Nord. Pour Campus Matin, elle revient sur son parcours, marqué par un engagement fort pour la reconnaissance des sciences infirmières.
Après avoir exercé plusieurs années comme infirmière, vous vous êtes tournée vers la recherche. Comment en êtes-vous venue aux sciences infirmières ?
Aurore Margat : En 2005, quand j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, je n’avais aucune idée de ce qu’était la recherche. Je visais une carrière de clinicienne. Le milieu universitaire était, à l’époque, complètement séparé de celui des études d’infirmier. Je l’ai finalement intégré en reprenant des études dans l’optique d’enrichir ma pratique.
C’est à cette occasion que j’ai découvert la recherche, non pas en sciences infirmières, puisque la filière n’existait pas encore, mais en santé publique. J’ai fait un master en ingénierie des formations en santé, puis un doctorat en sciences de l’éducation et de la formation, et j’ai obtenu un poste de maîtresse de conférences dans cette discipline en 2018, à l’université Sorbonne Paris Nord.
Après la création, en 2019, de la section sciences infirmières du Conseil national des universités (CNU), mon institution m’a proposé de me requalifier en sciences infirmières sur le poste de MCF, afin de promouvoir et de développer la recherche et la formation dans ce domaine. Puis, j’ai obtenu une habilitation à diriger des recherches (HDR) et je suis devenue professeure d’université en 2024.
Même avec ce poste d’universitaire, vous vous considérez toujours comme infirmière…
Bien sûr ! Cela fait partie de mon identité professionnelle. Certes, je ne soigne pas au quotidien, mais j’ai une pratique de recherche extrêmement interventionnelle. Je me rends beaucoup sur le terrain, par exemple en Seine-Saint-Denis, où je mène notamment des recherches collaboratives avec des personnes usagères, co-chercheurses. Ces travaux ne sont pas déconnectés des pratiques de soin et des enjeux de santé actuels. Je n’ai jamais perdu le terrain de vue et je crois que c’est cet ancrage qui fait que la discipline peut exister. Elle apporte le regard de l’infirmier sur des objets de santé et vient nourrir la pratique.
Les sciences infirmières sont-elles nées en 2019, avec la création de la section sciences infirmières du CNU ?
Non, mais cela a été un véritable tournant pour notre profession. Ces cinq dernières années, nous avons travaillé dans la continuité de ce qui avait été largement initié, pour faire reconnaître notre discipline et montrer l’intérêt de ses apports dans le champ de la santé. Nous avons institutionnalisé et structuré les sciences infirmières.
Il y avait une antériorité. Des personnes ont tracé les chemins que nous goudronnons aujourd’hui. Je pense notamment au Pr Monique Rothan-Tondeur qui a été titulaire de la Chaire de recherches en sciences infirmières du Laboratoire Éducations et Promotion de la Santé (LEPS) de Sorbonne Paris Nord pendant 10 ans, et ce jusqu’à l’année passée. À titre personnel, avant 2019, mes travaux en sciences de l’éducation étaient en lien avec la pédagogie de la santé. Ils s’ancraient déjà dans ce qu’on peut appeler les sciences infirmières.
Quel est le principal défi que rencontrent aujourd’hui la discipline et ses représentants ?
La difficulté, c’est le petit nombre. Avec Emmanuelle Cartron à Paris Cité et Sébastien Colson à Aix-Marseille, nous ne sommes que trois professeurs d’université sur le territoire national. C’est très peu. Évidemment, cela implique beaucoup d’engagements. Nous cumulons plusieurs casquettes. Il y a notamment une nécessité de représenter la discipline dans différentes instances. Tout cela demande du temps.
Mes fonctions de directrice du LEPS pourraient me permettre de bénéficier d’une décharge d’enseignement mais je ne la prends pas. Ce serait perdre la richesse des échanges avec les étudiants, dont je me nourris beaucoup. Et il y a peu d’enseignants en phase avec la discipline auxquels déléguer les cours.
Comment les étudiants s’approprient-ils la discipline ?
J’ai l’impression que les sciences infirmières font désormais partie du décor. Les étudiants savent qu’il leur est possible de poursuivre des études et d’envisager la recherche comme un champ de notre profession, ce qui était loin d’être le cas à mon époque. Cette voie devrait s’ouvrir encore un peu plus aux jeunes avec l’intégration pleine et entière de la licence au sein de l’université, prévue pour la rentrée 2026 par la réforme du premier cycle des études d’infirmiers.
Tous n’auront pas envie de faire de la recherche, et c’est normal. Plus il y a de travaux, plus cela enrichit la pratique, mais nous avons besoin de cliniciens qui ne se tourneront pas vers des postes d’universitaires. Ce qui me semble nécessaire aujourd’hui, c’est qu’ils aient en tête qu’il y a une production de connaissances dans notre discipline qui doit leur être accessible pour enrichir leur pratique au quotidien.
Cela passe par la formation à la recherche, qui fait partie du socle de base de l’infirmier du premier cycle. Il ne s’agit pas de transformer tous les étudiants en chercheurs mais de travailler l’ancrage d’une pratique dans la science (et réciproquement).
La réforme du premier cycle des études infirmières fait-elle l’unanimité dans la profession ?
Comme toutes les réformes, elle peut engendrer des craintes qui ne fluidifient pas les choses. Du côté des enseignants-chercheurs, il peut y avoir des interrogations sur les statuts et les missions de chacun. Dans les Instituts de formation en soins infirmiers (IFSI), on peut s’inquiéter de savoir ce que va devenir le directeur des soins et le cadre formateur… Mais j’y vois plutôt une peur du changement.
J’ai confiance dans notre profession. Je pense que nous allons réussir à travailler ensemble dans l’objectif de la faire évoluer, au service des personnes concernées. Même s’il y a des tensions, nous arriverons à nous réorganiser parce que nous avons une finalité commune : soigner, mieux répondre aux besoins de santé.