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Mesurer et réduire l’empreinte carbone de la recherche : l’engagement de Labos 1point5

Par Marine Dessaux | le | Rse - développement durable

C’est un collectif de personnels de la recherche qui s’est uni autour d’une même envie d’agir pour l’environnement : Labos 1point5 s’apprête à fournir à la communauté académique française un outil de diagnostic GES (gaz à effet de serre) entièrement développé en interne et bénévolement. 

Retour sur la fondation du mouvement et ses projets avec Tamara Ben Ari, chercheuse à Inrae, et Olivier Berné, chercheur au CNRS, qui animent le collectif.

Mesurer et réduire l’empreinte carbone de la recherche : l’engagement de Labos 1point5
Mesurer et réduire l’empreinte carbone de la recherche : l’engagement de Labos 1point5

À l’origine de Labos 1point5, « un besoin de cohérence » 

Il y a un sentiment de perte de sens

Le besoin d’agir, qui a mené à la création du collectif, s’est particulièrement fait ressentir chez de nombreux personnels de la recherche depuis l’Accord de Paris et les avertissements réguliers des scientifiques.

« Quand on nous dit qu’on a atteint un point de non-retour climatique, cela devient de plus en plus insupportable pour de plus en plus de personnels de la recherche, de rester dans le “business as usual” », souligne l’astrophysicien Olivier Berné, chercheur au CNRS (Institut de recherche en astrophysique et planétologie de Toulouse) et cofondateur de Labos 1point5 - un nom qui fait référence aux objectifs des Accords de Paris pour limiter l’élévation des températures.

« Il y a un sentiment de perte de sens, les collègues avaient de plus en plus de mal à concilier leurs pratiques de recherche avec le contexte politique et d’urgence climatique ».

Tamara Ben Ari, chercheuse à Inrae basée au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement à Paris, parle d’un « besoin de cohérence et d’exemplarité, notamment vis-à-vis des étudiants » ressentit par de nombreux enseignants-chercheurs.

En tant que chercheuse travaillant sur  les questions agricoles mondiales, dont les impacts du dérèglement climatique , elle est particulièrement sensibilisée aux problématiques environnementales.

« Il y a un sentiment qu’il faut changer nos modes de vie et nos pratiques à la fois en tant que citoyen, mais aussi en tant que scientifique », dit-elle.

Une tribune  pour transformer la recherche collectivement 

Début 2019, Olivier Berné et Tamara Ben Ari expriment, chacun de leur côté, des réserves sur le fonctionnement de la recherche en matière environnementale et sont mis en contact par des collègues communs.

Ils constatent alors l’absence de groupe national de scientifiques sur la question de leur empreinte écologique, ce qui les décide à en créer un. Rapidement, les chercheurs concluent que les préoccupations sont majoritairement les mêmes au sein des différentes communautés académiques.

Avec une quarantaine de scientifiques, ils signent une tribune dans Le Monde, intitulée “Face à l’urgence climatique : transformer la recherche collectivement”, annonçant une volonté de “promouvoir et organiser la mesure des empreintes environnementales de nos structures de recherche” et invitant “nos collègues, en France et ailleurs, à se joindre au collectif Labos 1point5, à y contribuer, et à le faire vivre”

« Dès le départ, il ne s’agissait pas seulement de former un collectif de plaidoyer, mais presque un consortium scientifique. L’idée c’était d’avoir une approche scientifique, prendre le temps de mesurer l’énergie dépensée par nos pratiques, de comprendre les comportements et les pratiques au sein de la communauté », explique Tamara Ben Ari à Campus Matin. 

Un premier outil : le GES 1point5

Tamara Ben Ari est chargée de recherche au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired)
Tamara Ben Ari est chargée de recherche au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired) - © D.R.

C’est donc après plus d’un an de travail préliminaire, de recensement des pratiques existantes, qu’une architecture de travail a été créée permettant de poser les bases d’un projet de recherche interdisciplinaire.

Pendant ce temps, la communauté de Labos 1point5 continue de grandir avec, aujourd’hui, 1 800 personnes inscrites à la newsletter et 320 membres, personnels de recherche contributeurs du projet. 

La prochaine étape pour  Labos 1point5 est de faire un état des lieux, en effectuant une estimation nationale de l’empreinte carbone des laboratoires de recherche.

Pour cela, un outil d’évaluation GES en ligne a été créé de toute pièce par deux équipes du collectif coordonnées par Odile Blanchard, Olivier Aumont et Jérôme Mariette.

« Il y a eu une réflexion éthique jusque dans la réalisation technique de l’outil », retrace Tamara Ben Ari. « Les collègues de l’équipe technique ont  privilégié des serveurs peu gourmands, hébergés en France, le coût en CO2 de l’énergie n’étant pas le même selon les pays  ».

Démarche nationale lancée par le CNRS

Une réelle force de frappe, une légitimité et une diffusion

Le projet a rapidement attiré l’œil du CNRS qui a fait savoir, en juillet dernier, qu’il mettrait à disposition et incitait fortement son utilisation, une fois qu’il serait prêt à l’emploi. Pas moins de 1 000 laboratoires sont ainsi concernés.

« Le fait que le CNRS soutienne cette démarche nous apporte une réelle force de frappe, une légitimité et une diffusion de l’information directement au sein des laboratoires de France.

De cette façon, quand un personnel de recherche témoignera de son envie de prendre part au dispositif à son directeur d’unité, ce dernier aura déjà reçu toutes les informations et sera plus enclin à accepter », indique Olivier Berné.

Le personnel d’un laboratoire pourra s’approprier l’interface de l’outil dévaluation, mais le directeur d’unité sera le seul à pouvoir accéder à certaines données. Surtout, la réalisation de l’évaluation GES dépendra de son bon vouloir - or, certains sont déjà réticents à fournir toutes les informations nécessaires. 

Le calcul du premier périmètre bientôt déployé

Olivier Berné est chercheur à l’Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie de Toulouse
Olivier Berné est chercheur à l’Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie de Toulouse - © D.R.

Dix laboratoires ont participé à une phase de tests et de retours. « Un énorme travail sur l’ergonomie de la plateforme a été fait par l’équipe technique, mais aussi de formation par exemple via  : développement d’une aide en ligne développée avec Odile Blanchard qui est spécialiste », raconte Tamara Ben Ari. 

Désormais prêt, l’outil devrait être déployé dans les semaines à  venir, lorsque les mesures pour la sécurité des données seront validées avec le CNRS. Il s’agira alors de mesurer un premier périmètre, qui englobe et dépasse l’évaluation GES légale, mesurant l’empreinte carbone émise par les personnes morales (déplacements) et les établissements publics (électricité, chauffage…).

« Avec ce premier périmètre, on connaît une fraction importante de ce que représentent les émissions totales du labo. En outre, l’avantage d’une approche commune, c’est la mise en place d’un protocole standardisé qui permet une agrégation dans le champ scientifique », souligne Olivier Berné. En d’autres termes, si chacun y allait de son outil - ou recourait à un prestataire extérieur - les bilans seraient incomparables !

Résultats et deuxième périmètre

Une fois ce premier périmètre récolté - les chercheurs espèrent plusieurs centaines réponses -, il s’agira d’extrapoler pour arriver à une estimation globale au niveau de la France.

Les résultats permettront notamment de comparer les labos (région urbaines ou  extra-urbaines et surtout par disciplines, par exemple) et de tirer un certain nombre de premières conclusions.

Un second périmètre sera alors examiné, en fin d’année, élargissant les données prises en compte à l’utilisation d’outils numériques et aux achats de matériel.

Faire des estimations et renseigner les incertitudes

« En ce qui concerne les outils d’observation ou d’expérimentation, il faudra faire des estimations et renseigner les incertitudes. Combien coûte l’utilisation d’un accélérateur de particules, une expérimentation en plein champ en dioxyde de carbone ? Les réponses pourront être déterminées dans les groupes interdisciplinaires formés au sein de l’équipe empreinte, le cas échéant », explique Tamara Ben Ari.

Une base de discussion et d’appropriation pour les labos

Si prendre part à ce bilan GES est aussi une façon de fournir au collectif une base de données sur laquelle travailler collégialement et ensuite publier des articles académiques, cela représente avant tout  pour les labos une opportunité pour s’approprier la question. 

« Nous sommes dans une démarche qui vise à ce que les collègues s’approprient ce travail-là, nous souhaitons qu’ils prennent part à la démarche et envoient leurs recommandations. Il s’agit pour eux de déterminer leurs propres trajectoires, de définir la façon dont ils veulent réorganiser leurs méthodes de travail plutôt que le CNRS tranche et détermine seul les mesures à prendre », précise Olivier Berné.

« Le rôle premier de la communauté scientifique : être un éclaireur »

Si certains chercheurs ne sont pas convaincus de l’intérêt de diminuer l’empreinte carbone de la recherche, qu’ils pensent mineure, Tamara Ben Ari et Olivier Berné les enjoignent à participer au dispositif de façon à prendre une décision informée.

« Les discussions sur ces questions sont plus saines si elles sont précisément renseignées. De plus, nous pensons qu’un mouvement à l’échelle de toute une communauté peut avoir des effets indirects majeurs, y compris au delà de la recherche publique.  C’est le rôle premier de la communauté scientifique : être un éclaireur », défendent Tamara Ben Ari et Olivier Berné.

Demain : les projets du collectif

Alors qu’il commence à prendre de l’envergure, Labos 1point5 a de nombreux projets dans les tiroirs. Et alors qu’il fonctionne de manière totalement bénévole, il peut désormais compter sur l’appui de l’Ademe, qui souhaite apporter une contribution financière, dont les modalités sont toujours en cours de discussion.

La méthodologie est transposable

Ensuite, l’outil, dont le code source sera libre, devrait trouver des applications dans la recherche hors de France ou encore hors du monde scientifique.

« Les conclusions du bilan GES au niveau français ne sont pas exportables à l’étranger, mais la méthodologie est transposable », précise Tamara Ben Ari

Enfin, c’est au niveau de sa structure que le consortium évoluera :

  • d’une part sous la forme d’un groupement de recherche dédié aux mesures, enquêtes et expérimentations, de façon à donner une existence administrative aux projets (permet l’obtention de lignes de crédits, visibilité scientifique, etc.),
  • et d’autre part, sous la forme d’une association de loi 1901.

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