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Emmanuel Caillaud : « En TD, nous vivons la détresse de certains étudiants en direct »

Par Marine Dessaux | Le | Pédagogie

Enseignant-chercheur depuis près de 30 ans, Emmanuel Caillaud a consacré un ouvrage aux conseils qu’il aurait aimé recevoir en entrant dans le métier. Après une parution initiale, en auto-édition en 2020, le Petit guide de survie de l’enseignant-chercheur est réédité par Spartacus en mai 2023. L’occasion de refaire le point avec son auteur sur les préoccupations des nouveaux maîtres de conférences en cette rentrée universitaire.

« Mon conseil aux jeunes enseignants est de s’appuyer sur leurs collègues », dit Emmanuel Caillaud. - © France Universités - Université de Franche-Comté
« Mon conseil aux jeunes enseignants est de s’appuyer sur leurs collègues », dit Emmanuel Caillaud. - © France Universités - Université de Franche-Comté

Emmanuel Caillaud est professeur des universités au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) de Paris depuis janvier 2022, au sein de l’équipe pédagogique nationale Stratégies. Il travaille sur la conduite du changement pour l’industrie du futur en intégrant les questions de soutenabilité et de management. 

Il a été maître-assistant à l’École des Mines d’Albi de 1994 à 2000 puis professeur des universités à l’Université de Strasbourg de 2002 à 2021, où il fut notamment vice-président formation initiale et continue. Il a aussi dirigé le campus de Metz de l’École nationale supérieure d’arts et métier (Arts et Métiers). Interview.

Face à des étudiants toujours plus nombreux, quel conseil voudriez-vous faire passer aux jeunes enseignants-chercheurs ? 

Emmanuel Caillaud est professeur des universités au Cnam. - © D.R.
Emmanuel Caillaud est professeur des universités au Cnam. - © D.R.

Emmanuel Caillaud : Différentes réponses sont mises en place par les établissements  : l’augmentation de la taille des groupes de TD ou l’augmentation de leur nombre. Dans tous les cas, cela implique une plus grande charge de travail pour les enseignants-chercheurs  : dans le premier cas, des classes plus importantes sont difficiles à gérer et, dans le second, cela revient à augmenter le nombre de vacataires qu’il faut accompagner.  

Mon conseil aux jeunes enseignants est de s’appuyer sur leurs collègues  : quand on intègre une équipe qui fonctionne bien, des collègues fournissent des sujets de TD et des corrigés. C’est une partie du travail complexe et chronophage. D’autant plus avec une population étudiante nombreuse et difficile à capter, car dans des situations économique et psychologique difficiles. En TD, nous vivons cette détresse de certains étudiants en direct. 

S’appuyer sur ses collègues signifie aussi bien demander de l’aide dans la dimension pédagogique que dans les procédures préconisées par les établissements afin de soutenir les étudiants  : cellules psychologiques, assistantes sociales… 

Cette rentrée pédagogique est également marquée par des outils d’IA omniprésents… 

Nous ne sommes pas très armés pour répondre à ces enjeux.

Ces derniers mois, l’IA est très utilisée par les étudiants pour produire des travaux à la maison. Nous ne sommes pas très armés pour répondre à ces enjeux. De plus en plus d’enseignants optent pour des évaluations sur table.

L’enjeu est de réussir à trouver un équilibre. Ce qui revient à poser la question de ce que l’on veut évaluer chez les étudiants et à se concentrer sur les fondamentaux, notamment comment évaluer les compétences. Cela commence par les définir clairement. 

Depuis que je suis au Cnam, je suis de plus en plus souvent jury de validation des acquis de l’expérience (VAE) et j’observe que le déploiement de la VAE permet d’ancrer certains collègues dans l’approche par compétences.  

Identifiez-vous d’autres défis actuels pour les enseignants-chercheurs ? 

Il y a toujours une problématique vis-à-vis de la place des femmes dans l’ESR. J’espère que le repyramidage va permettre de corriger cela. Il y a parfois trop de mandarinat dans le système actuel. C’est une piste que j’aimerais développer pour la prochaine édition de mon ouvrage.  

Des collègues sont à la limite du burn-out

Un autre aspect crucial pour tous les enseignants-chercheurs est la gestion du temps, avec de plus en plus de copies à corriger notamment. Des collègues sont à la limite du burn-out… J’y consacre un chapitre dans le livre qui peut être utile.  

Enfin, un autre aspect à approfondir  : la difficulté à passer professeur. C’est un autre métier ! 

Quels sont les retours depuis la parution de votre petit guide de survie de l’enseignant-chercheur ? 

Cet ouvrage propose de « devenir un enseignant-chercheur heureux grâce à plus de 200 conseils ». - © Spartacus
Cet ouvrage propose de « devenir un enseignant-chercheur heureux grâce à plus de 200 conseils ». - © Spartacus

Cet ouvrage, dans un premier temps sorti sans éditeur, a été réédité par Spartacus cette année. Ce qui a permis de le diffuser en ligne. Puis, j’ai eu de nombreux contacts et ai été surpris de voir qu’il était perçu comme un témoignage de la réalité des enseignants-chercheurs « de l’intérieur ». 

Des services RH le font notamment lire pour la préparation des concours. Cela dépasse ce que j’imaginais  ! Le commentaire qui m’a fait le plus sourire, c’est celui qui parlait du livre comme du «  guide castor junior des enseignants-chercheurs  »  !  

La cible première était plutôt les enseignants-chercheurs en début de carrière, mais même des collègues plus expérimentés le lisent. J’espère maintenant que les achats en bibliothèques universitaires vont suivre. 

Bientôt un second ouvrage  ? 

Ce guide présente une limite  : il pourrait laisser penser que tout repose sur l’enseignant-chercheur alors qu’il y a encore un travail à faire sur le rôle de l’établissement. Ce sera peut-être le sujet d’un prochain livre  ! 

Vous vous êtes récemment rendu à un congrès scientifique en vélo. Parlez-nous de cette expérience…

Oui, de Bourgogne je me suis rendu à un congrès sur le processus de conception d’ingénierie — ou engineering design -  à Bordeaux en vélo (700 km en 11 jours  !). C’est parti de l’idée d’une doctorante, Lou Grimal, qui n’a finalement pas pu réaliser ce projet, ayant été prise en postdoctorat à Karstadt, en Allemagne. La question des mobilités douces interroge beaucoup de collègues. De mon côté, j’ai réduit les déplacements en avion à pratiquement zéro. Si je peux suivre à distance je le fais, mais sinon je n’y vais pas. 

Aller plus loin et prendre le vélo, c’est une démarche qui a nécessité de prendre sur le temps personnel pour faire le trajet. Mais c’est aussi l’opportunité de se déplacer à un rythme plus humain, on revient à notre vraie vitesse.

Plus nous échangeons, plus nous cherchons des voies pour limiter l’impact de notre recherche.

Je donne des cours depuis plusieurs années sur le développement durable, mais c’est le temps que je passe en interaction avec de jeunes chercheurs qui s’interrogent sur le lien entre leur conscience et les transitions à mener dans les activités des enseignants-chercheurs qui me donne envie d’aller plus loin. Plus nous échangeons, plus nous cherchons des voies pour limiter l’impact de notre recherche. 

Comment concilier conscience écologique et métier d’enseignant-chercheur  ? 

Si nous voulons redevenir heureux d’être enseignants-chercheurs, il faut pouvoir relier nos valeurs personnelles avec le professionnel. Nous avons parfois du mal à nous retrouver dans nos institutions. J’ai la chance d’être au Cnam qui développe une école des transitions.  

Les impacts principaux sur l’environnement sont les déplacements, mais aussi les achats. Cela dépend de la discipline, bien sûr, mais de manière générale mon conseil serait d’être vigilant sur ce sujet. 

Une partie du Petit guide de survie de l’enseignant-chercheur porte sur la slow science. Prendre du temps pour faire de la recherche, travailler mieux plutôt que travailler plus et publier de la qualité plutôt que de la quantité… Ce sont des choses qui ont du sens.